mardi 12 août 2014

L'enfant de la révolte

Une voiture déboule devant l'hôpital
Une femme enceinte seule en sort en pleurs
 « Ne me laisse pas; ne me laisser pas » balbutie la femme, en direction de la voiture déjà loin...
D'où, on entend, au même moment, des cris de jeunes
  « Imazighen, Imazighen, Imazighen »

Deux infirmiers accourent avec un brancard, elle perd déjà ses eaux
Pendant qu'on la transporte au service maternité, on lui demande :
   « Où est le père ? Où est le père ? »
Ils courent; ils courent.
Elle pleure; Elle ne répond pas.

Soudain, dehors, un premier tir se fait entendre
Les infirmiers s'immobilisent... Mais vite ils reprennent conscience devant les pleurs incessants de la femme, ils reprennent leurs courses en insistant:
   «Où est le père? Où est le père ?»
Elle pleure; elle répond par «A yemma a tin xedmagh!»

Elle est dans une salle entourée pas des infirmiers
Dehors, l'artère est inondé d'étudiants encerclés par des CRS

C'est l'accouchement. C'est la révolte.

Les blouses blanches lui assènent des «Poussez, Poussez, Poussez... »
Les casques bleus leurs lancent des «Partez, Partez, Partez...»
La femme crie comme un damné: «A yemma a tin xedmagh!»
Les étudiants hurle: «Liberté. Liberté. Liberté»

Les casques bleus chargent, les étudiants en fuyant:
   « Ils arrivent, Ils arrivent, ils arrivent »
La femme pousse, les blouses blanches presse sur son ventre:
   « Il arrive, Il arrive, il arrive »

Le gaz lacrymogène se fait sentir
Les étudiants en pleurs. La mère en pleurs.
   « Poussez, Poussez, encore, encore, encore »
   « Partez, Partez, dégagez, dégagez, dégagez »

L'ultime pression sur le ventre. La première pression sur la détente:
Et le sang voit le jour 
Le sang des martyres dehors. Le sang de l'entre-jambe dedans. 

Le cri de la mère se fait plus que jamais assourdissant:
   « A yemma a tin xedmagh! » 
Un étudiant tombe, les autres:
   « Pouvoir assassin »

L'enfant, entre les bras des blouses-maintenant-rouges, demandent: 
   « Où-est le père? »
L'agonisant, entre les coups de pieds et poings des casques-maintenant-rouges, demandent:
   « Où-est le responsable? »

Le responsable est le père!

dimanche 10 août 2014

Pedro Páramo - Juan Rulfo - Extraits audios

Pedro Páramo est un roman; un classique de la littérature mexicaine; un roman où les morts vivent avec les vivants, le passé se mêle au présent et les mythes sont témoins des révolutions...
 Les lectures, ci-dessous, étaient diffusées, en dix parties, en juin 2012, dans l'émission "Fictions / Le Feuilleton" de la Radio France Culture. Pedro Páramo, le personnage principal du roman, est joué, il faut le souligner, par le comédien Denis Lavant.


Adaptation et réalisation: Laure Egoroff D’après la traduction de Gabriel Iaculli.

Point de départ du roman
 Sur une route désolée de l’état de Jalisco, au Mexique, un homme avance en direction d’un village nommé Comala. Il s’appelle Juan Preciado. Il accomplit une promesse faite à sa mère sur son lit de mort : partir à la recherche de son père, Pedro Páramo, qui autrefois les a abandonnés. Un bourriquier aux paroles énigmatiques accepte de le conduire jusqu’au village qui semble désert. Avant de disparaître, il révèle à Juan Preciado que Pedro Páramo, dont il peut voir se dessiner à l’horizon l’immense propriété, est mort depuis bien longtemps. Juan pourrait rebrousser chemin, mais il pénètre pourtant dans ce village abandonné où une très vieille femme, apparemment l’unique habitante de Comala, semble l’attendre. Elle lui laisse entendre que le bourriquier qui lui a indiqué sa maison est mort depuis des années. A la suite de cette femme, d’autres âmes vagabondes viendront à la rencontre de Juan pour lui raconter l’histoire de son père, Pedro Páramo, le cacique du village qui régna en maître sur les terres et les âmes de Comala, et sema autant d’enfants que de morts derrière lui.

Quelques pistes…
 A première vue, deux époques s’entrecroisent : le présent de la quête de Juan Preciado et le passé qui surgit pour nous laisser entrevoir la vie et les agissements de son père, Pedro Páramo. Mais la construction de l’œuvre se révèle bien plus complexe, et nécessite, selon les dires de l’auteur la « coopération » du lecteur. Le récit n’avance pas de manière linéaire, les différentes temporalités ne s’entrecroisent pas seulement, elles communiquent, se répondent, les morts et les vivants dialoguent. Plusieurs thèmes sont à l’œuvre dans le roman. Il y a, bien sûr, la peinture d’une certaine réalité mexicaine : la pauvreté des villages reculés, la piété de leurs habitants, la tyrannie des propriétaires terriens (la seconde partie du roman a pour toile de fond la Révolution mexicaine). On peut y lire également la quête de l’identité, celle qui pousse Juan à partir à la recherche de son père. Mais Pedro Páramo recèle aussi un thème secret, celui de l’amour absolu et impossible - absolu car impossible ? - du personnage éponyme pour Susana San Juan. Elle est la clef de son univers et de toutes ses entreprises. Du village de Comala sur lequel Pedro Páramo régnait en maître, il reste des voix emprisonnées entre les murs décrépis. Ce sont elles que Juan Preciado entend bourdonner à ses oreilles dans les ruelles enroulées comme les cercles concentriques de l’Enfer. En fin de compte, ce que nous donne à entendre Pedro Páramo, à travers sa construction polyphonique, ce sont ces voix, répétant à l’infini « pour les siècles des siècles » leur « llanto ». Les histoires singulières des nombreux personnages du roman, la quête sans fin à laquelle chacun d’eux est condamné, convergent en une longue plainte collective, la douleur et la faute ressassées que rien, pas même la mort, ne peut apaiser. 

Le roman
 Ecrit entre 1953 et 1954, publié pour la première fois au Mexique en 1955 aux éditions Fondo de Cultura Económica. On a d'abord lu Pedro Páramo comme un roman "rural" et "paysan", voire comme un exemple de la meilleure littérature "indigéniste". Mais les innovations qu’il présentait au moment de sa publication sur le plan des thèmes, du style et de la construction narrative, ont valu au roman une place singulière dans les lettres mexicaines. Le renouveau de la fiction narrative dans le roman latino-américain des années 60 doit beaucoup à Pedro Páramo. Carlos Fuentes écrivait à son sujet : « L’œuvre de Juan Rulfo n’est pas seulement la plus haute expression à laquelle soit parvenu, jusqu’à maintenant, le roman mexicain : à travers Pedro Páramo, nous pouvons trouver le fil qui nous conduit au nouveau roman latino-américain. » Aujourd'hui, ce texte de 154 pages, l’unique roman de Juan Rulfo, est considéré, tout simplement, comme l'une des plus grandes œuvres du XXe siècle. 

L’auteur
 Juan Rulfo (1917-1986) est l'une des figures majeures de la littérature mexicaine contemporaine. Son œuvre est constituée de trois livres - le recueil de nouvelles Le Llano en flammes, le roman Pedro Páramo et Le coq d'or et autres textes pour le cinéma, tous publiés aux éditions Gallimard. Ils ont marqué un renouveau de la fiction narrative, annonçant la révolution du réalisme magique dans les lettres latino-américaines.

samedi 12 juillet 2014

Le partage des eaux - Alejo Carpentier - Extrait

Comme introduction à l'extrait, le narrateur et son amie, Mouche, citoyens d'un pays moderne (dont le nom n'est pas important) séjournent dans un pays sud-américains (le nom n'est pas non plus important). A leur arrivée à la capitale, Mouche fait connaissance avec une Canadienne; elles deviennent très vite inséparables. Lorsque la révolution éclate, ils quittent la capitale pour un petit village où la Canadienne a une maison. Là, les deux amies, rencontrent trois jeunes gens locaux, Un blanc, un Indien et un Noir, surnommés les Rois Mages (par le narrateur).

La vidéo, ci-dessous, quant à elle, est l'émission "Apostrophe" où on peut voir Alejo Carpentier, avec plusieurs écrivains des Amériques, parler de leurs oeuvres (La harpe et l'ombre, pour Carpentier).



         La conversation roulait sur un seul et unique sujet : Paris. J'observais maintenant que ces jeunes gens interrogeaient mon amie comme les chrétiens du moyens âges pouvaient interroger le pèlerin de retour des Lieux Saints. Ils ne se laissaient pas de demander sur le physique de tel chef d'école que Mouche s'était vantée de connaître; ils voulaient savoir si tel café était encore fréquenté par tel écrivain; si deux autres s'étaient réconciliés après une polémique au sujet de Kierkegaard; si la peinture non figurative avait toujours les mêmes défenseurs. Lorsque leur connaissance du français et de l'anglais ne suffisait pas pour comprendre tout ce que mon amie leur racontait, c'étaient des regards implorants vers la Canadienne pour qu'elle daignât traduire quelque anecdote, quelque phrase dont ils eussent pu perdre la précieuse essence. Maintenant que m'était mêlé à la conversation dans le but malicieux d'enlever à Mouche l'occasion de briller, j'interrogeais ces jeunes gens sur l'histoire de leur pays, les premiers balbutiements de leur littérature coloniale, leurs traditions populaires, je pouvais remarquer combien ils trouvaient peu agréable que la conversation eût été détournée. Je leur demandai alors, pour ne pas laisser la parole à mon amie, s'ils étaient allés du côté de la forêt vierge. Le poète indien répondit en haussant les épaules qu'il n'y avait rien à voir de ce côté aussi loin que l'on allât, et qu'on laissait de tels voyages aux étrangers avides de collectionner des arcs et des carquois. La culture, affirmait la peintre noir, n'était pas dans la forêt vierge. Selon le musicien, l'artiste d'aujourd'hui ne pouvait vivre que là où la pensée et la création étaient les plus actives. Et il évoquait mentalement la ville dont la topographie intellectuelle était présente à l'esprit de ses camarades, très portés de leur propre aveu à rêver tout éveillés devant une Carte Taride où les stations de métro étaient encadrées d'épais cercles bleus : Solférino, Oberkampf, Corvisart, Mouton-Duvernet. Entre ces cercles, sur le dessin des rues, coupant à plusieurs reprises la claire artère de la Seine, les lignes du métro semblaient entrelacées comme les mailles d'un filet. Les jeunes Rois Mages y tomberaient bientôt, guidés par l'étoile qui brillait sur la grande crèche de Saint-Germain-des-Prés. Selon la couleur des jour, on leur parlerait du désir d'évasion, des avantages du suicide, de la nécessité de souffleter des cadavres ou de tirer sur le premier venu. Quelque maître en délire leur ferait embrasser le culte d'un Dionysos : "Dieu de l'extase et de la crainte, de la sauvagerie et de la délivrance; dieu fou dont la seule apparition met les êtres vivants en état de délire", mais sans leur dire que l'invocateur de ce Dionysos, l'officier Nietzsche, s'était fait photographier une fois avec l'uniforme de la Reichswehr, un sabre à la main, et le casque sur un guéridon de style munichois, comme préfiguration du dieu de la terreur qui se déchaînerait vraiment sur l'Europe de la Neuvième Symphonie. Je les voyais maigrir et pâlir dans leurs studios sans lumière : l'Indien, le teint olivâtre; le Noir, ne sachant plus rire; le Blanc; dépravé; oublieux, toujours plus, du soleil laissé derrière eux, essayant désespérément de faire ce que les autres faisaient, de droit, sous le filet. Bien des années années plus tard, après avoir gâché leur jeunesse, ils rentreraient dans leur pays, le regard vide, l'élan brisé, sans force pour accomplir la seule tâche qui me paraissait opportune dans le milieu qui me révélait à présent, lentement, la nature de ses valeurs : la tâche d'Adam donnant un nom aux choses. Je comprenais ce soir, en les regardant, tout le mal que 'avait fait un déracinement prématuré du milieu où j'avais vécu jusqu'à l'adolescence; combien avait contribué à me désorienter l'éblouissement facile des hommes de ma génération, poussés par certaines théories dans les mêmes labyrinthes intellectuels, pour se faire dévorer par les mêmes Minotaures. Certaines idées me fatiguaient, maintenant, de les avoir tant caressées, et j'éprouvais un désir obscur de dire quelque chose qui ne fût pas ce que disaient tous les jours, ici, là, ceux qui se considéraient "au courant" de ce que l'ont nierait ou détesterait dans quinze ans. Une fois de plus j'entendais ici les discussions qui m'avaient parfois tant amusé chez Mouche. Mais accoudé à ce balcon, au-dessus du torrent qui bouillonnait sourdement dans le fond du ravins; respirant un air cinglant qui sentait le foin mouillé, si près des créatures de la terre qui rampaient sous les vertes luzernes aux rougeâtres reflets, portant la mort dans leurs crocs; en ce moment où la nuit m'était si palpable, certains thèmes de la "modernité" me devenaient intolérables. J'aurais voulu faire taire les voix qui s'exprimaient derrière moi, pour trouver le diapason des grenouilles, la tonalité aiguë du criquet, le rythme d'une charrette dont les essieux grinçaient au-delà du Calvaire enveloppé de brume.

Le partage des eaux, pp. 96-99.

dimanche 13 avril 2014

Le discours prononcé par Seattle devant l'Assemblée des tribus d'Amérique du Nord en 1854




« Le Grand Chef de Washington nous a fait part de son désir d'acheter notre terre.
 Le Grand Chef nous a fait part de son amitié et de ses sentiments bienveillants. Il est très généreux, car nous savons bien qu'il n'a pas grand besoin de notre amitié en retour.
Cependant, nous allons considérer votre offre, car nous savons que si nous ne vendons pas, l'homme blanc va venir avec ses fusils et va prendre notre terre.
Mais peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? Etrange idée pour nous !
Si nous ne sommes pas propriétaires de la fraîcheur de l'air, ni du miroitement de l'eau, comment pouvez-vous nous l'acheter ?
Le moindre recoin de cette terre est sacré pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque grève sablonneuse, chaque écharpe de brume dans le bois noir, chaque clairière, le bourdonnement des insectes, tout cela est sacré dans la mémoire et la vie de mon peuple. La sève qui coule dans les arbres porte les souvenirs de l'homme rouge.
Les morts des hommes blancs, lorsqu’ils se promènent au milieu des étoiles, oublient leur terre natale. Nos morts n'oublient jamais la beauté de cette terre, car elle est la mère de l'homme rouge; nous faisons partie de cette terre comme elle fait partie de nous.
Les fleurs parfumées sont nos sœurs, le cerf, le cheval, le grand aigle sont nos frères; les crêtes des montagnes, les sucs des prairies, le corps chaud du poney, et l'homme lui-même, tous appartiennent à la même famille.
Ainsi, lorsqu'il nous demande d'acheter notre terre, le Grand Chef de Washington exige beaucoup de nous.
Le Grand Chef nous a assuré qu'il nous en réserverait un coin, où nous pourrions vivre confortablement, nous et nos enfants, et qu'il serait notre père, et nous ses enfants.
 Nous allons donc considérer votre offre d'acheter notre terre, mais cela ne sera pas facile, car cette terre, pour nous, est sacrée.
L'eau étincelante des ruisseaux et des fleuves n'est pas de l'eau seulement ; elle est le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir qu'elle est sacrée, et vous devrez l'enseigner à vos enfants, et leur apprendre que chaque reflet spectral de l'eau claire des lacs raconte le passé et les souvenirs de mon peuple. Le murmure de l'eau est la voix du père de mon père.
 Les fleuves sont nos frères; ils étanchent notre soif. Les fleuves portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir que les fleuves sont nos frères et les vôtres, et l'enseigner à vos enfants, et vous devrez dorénavant leur témoigner la bonté que vous auriez pour un frère.
 L'homme rouge a toujours reculé devant l'homme blanc, comme la brume des montagnes s'enfuit devant le soleil levant. Mais les cendres de nos pères sont sacrées. Leurs tombes sont une terre sainte; ainsi, ces collines, ces arbres, ce coin de terre sont sacrés à nos yeux. Nous savons que l'homme blanc ne comprend pas nos pensées. Pour lui, un lopin de terre en vaut un autre, car il est l'étranger qui vient de nuit piller la terre selon ses besoins. Le sol n'est pas son frère, mais son ennemi, et quand il l'a conquis, il poursuit sa route. Il laisse derrière lui les tombes de ses pères et ne s'en soucie pas.
 Vous devez enseigner à vos enfants que la terre, sous leurs pieds, est faite des cendres de nos grands-parents. Afin qu'ils la respectent, dites à vos enfants que la terre est riche de la vie de notre peuple. Apprenez à vos enfants ce que nous apprenons à nos enfants, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. Lorsque les hommes crachent sur la terre, ils crachent sur eux-mêmes.
Nous le savons: la terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre. Nous le savons : toutes choses sont liées comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses sont liées.
 Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. L'homme n'a pas tissé la toile de la vie, il n'est qu'un fil de tissu. Tout ce qu'il fait à la toile, il le fait à lui-même.
Mais nous allons considérer votre offre d'aller dans la réserve que vous destinez à mon peuple. Nous vivrons à l'écart et en paix. Qu'importe où nous passerons le reste de nos jours. Nos enfants ont vu leurs pères humiliés dans la défaite. Nos guerriers ont connu la honte ; après la défaite, ils coulent des jours oisifs et souillent leur corps de nourritures douces et de boissons fortes. Qu'importe où nous passerons le reste de nos jours ? Ils ne sont plus nombreux. Encore quelques heures, quelques hivers, et il ne restera plus aucun des enfants des grandes tribus qui vivaient autrefois sur cette terre, ou qui errent encore dans les bois, par petits groupes; aucun ne sera là pour pleurer sur les tombes d'un peuple autrefois aussi puissant, aussi plein d'espérance que le vôtre. Mais pourquoi pleurer sur la fin de mon peuple ? Les tribus sont faites d'hommes, pas davantage. Les hommes viennent et s'en vont, comme les vagues de la mer.
 Même l'homme blanc, dont le Dieu marche avec lui et lui parle comme un ami avec son ami, ne peut échapper à la destinée commune. Peut-être sommes-nous frères malgré tout; nous verrons. Mais nous savons une chose que l'homme blanc découvrira peut-être un jour: notre Dieu est le même Dieu. Vous avez beau penser aujourd'hui que vous le possédez comme vous aimeriez posséder notre terre, vous ne le pouvez pas. Il est le Dieu des hommes, et sa compassion est la même pour l'homme rouge et pour l'homme blanc.
La terre est précieuse à ses yeux, et qui porte atteinte à la terre couvre son créateur de mépris. Les blancs passeront, eux aussi, et peut-être avant les autres tribus. Continuez à souiller votre lit, et une belle nuit, vous étoufferez dans vos propres déchets.
Mais dans votre perte, vous brillerez de feux éclatants, allumés par la puissance du Dieu qui vous a amenés dans ce pays, et qui, dans un dessein connu de lui, vous a donné pouvoir sur cette terre et sur l'homme rouge. Cette destinée est pour nous un mystère; nous ne comprenons pas lorsque tous les buffles sont massacrés, les chevaux sauvages domptés, lorsque les recoins secrets des forêts sont lourds de l'odeur d'hommes nombreux, l'aspect des collines mûres pour la moisson est abîmé par les câbles parlants.
Où est le fourré ? Disparu. Où est l'aigle? Il n'est plus. Qu'est-ce que dire adieu au poney agile et à la chasse ? C'est finir de vivre et se mettre à survivre.
 Ainsi donc, nous allons considérer votre offre d'acheter notre terre. Et si nous acceptons, ce sera pour être bien sûrs de recevoir la réserve que vous nous avez promise. Là, peut-être, nous pourrons finir les brèves journées qui nous restent à vivre selon nos désirs. Et lorsque le dernier homme rouge aura disparu de cette terre, et que son souvenir ne sera plus que l'ombre d'un nuage glissant sur la prairie, ces rives et ces forêts abriteront encore les esprits de mon peuple. Car ils aiment cette terre comme le nouveau-né aime le battement du cœur de sa mère. Ainsi, si nous vous vendons notre terre, aimez-la comme nous l'avons aimée. Prenez soin d'elle comme nous en avons pris soins.
Gardez en mémoire le souvenir de ce pays, tel qu'il est au moment où vous le prenez. Et de toute votre force, de toute votre pensée, de tout votre cœur, préservez-le pour vos enfants et aimez-le comme Dieu vous aime tous.
 Nous savons une chose: notre Dieu est le même Dieu. Il aime cette terre. L'homme blanc lui-même ne peut pas échapper à la destinée commune. Peut-être sommes-nous frères, nous verrons. »

samedi 1 mars 2014

Qui je suis. Pier Paolo Pasolini... Extrait.


 
...
      Ainsi a décliné l'estime pour la poésie,
typique
des enfants qui croient en l'éternité; illusion
qui n'enterre pas les nationalismes confiants,
inconsciemment,
(avec une passion infantile) dans l'absolu
de la langue d'une nation,
dans son usage en chant, en musique
(ce qui est absolument absurde
à peine la douane passée); illusion
qui n'enterre pas la logique 
et le classicisme
(un misérable philologue peut reconstruire,
entre un mot et l'autre
- isolé et enfoncé dans le silence - le discours
coupé,
un pauvre discours
sans idées, sans religion sinon le culte 
très peu religieux, finalement,
de la poésie dans la littérature).
Mais non seulement a décliné
l'estime pour cette poésie
qui est de la petite histoire de mon temps
(dans lequel je me trouve coincé,
sans pouvoir en retirer un seul visage,
même le plus étranger,
un seul livre, même le plus oublié),
mais pour la poésie elle même.
Ce n'est pas elle, donc, qui compte, jamais.
Au moins si elle est conçue comme poésie.
La langue de l'action, de la vie
qui se représente 
est infiniment plus fascinante !
C'est elle qui se reconstitue
- à peine refermé -
à partir d'un livre de poésie :
elle est avant et après;
entre les deux il y a un véhicule expressif
qui l'évoque, voilà tout. Travail de sorciers.
Ce n'est que grâce à cette langue
du non-moi qui s'exprime
avec un droit égal, que l'habileté donne au poète
une force égale au moi.
Mais la profession du poète en tant que tel
est de plus en plus insignifiante.
Est-il vraiment nécessaire
d'introduire cette langue vivante
dans une langue de convention
pour qu'elle s'y libère en redevenant
ce qu'elle est, vivante, chez le lecteur ?
Ne sait-il pas, lui, dialoguer avec la réalité ?
L'humble valeur du poète
est-elle de la réévoquer comme il la voit ?
Mais cela est-il sérieux ?
Pourquoi ne la contemple-t-il pas en silence ?
- saint, et non homme de lettres ?
Cependant, que font les jeunes,
durant les soirées de leurs villes de province,
et même dans les grandes métropoles,
sinon parler de littérature?
Marchant de leurs pas factueux, le long des rues
à peine découvertes,
chargées de sens secrets et d'histoire ?
Découvrant les écrivains,
comme les putains et les mystères
d'un quartier, ou les habitudes d'une vie sociales
qui est désormais la leur,
alors qu'elle est encore aux pères
(qui, pour cela, préparent une guerre
afin de les envoyer à la mort) ?

      M'interrogeant
à la lumière du soleil d'août
dans Manhattan désert,
j'en viens à reconnaitre que moi
(qui, seulement à travers la littérature,
ai pu être poète),
je ne suis plus homme de lettres.
Mon sort
c'est d'évoquer de petites collines, surplombant
un autre fleuve
aux eaux bleues très transparentes
sur de petits cailloux,
coulant entre des rives de graviers
comme des ossuaires d'abord entre les bancs
d'alluvions,
tristement verts, puis entre les vignobles
(fous, l'été, d'un silence humide, estompé,
presque oriental) des coteaux,
et enfin entre des terrains bonifiés dont l'odeur
suffit à déchaîner, pour deux yeux sauvages
et un ventre sauvagement pur, cette défaillance
qui saisit
et donne envie de mourir.
Sur ces misérables collines
- vrais cimetières, sans fleurs -
on lutta contre les fascites et les allemands,
et mon frère,
comme je vous l'ai dit,
y a laissé ses dix-neuf ans,
comme un faucon qui savait à peine voler,
et volait si bien.
Ce que vous appelez, avec un rictus
ironique mais désagréable
(qui vous déforme le visage faussement sûr,
de malades)
en le soulignant ostensiblement, l'engagement,
a vécu, pendant un quinzaine d'années,
en parasite sur gloire et la douleur
de ces cimetières.
C'est-à-dire qu'il n'a pas existé.
C'est maintenant qu'il commence à exister.
Maintenant que ces cimetières sans fleurs
ont eux aussi leur floraison.
Même mon ami Moravia a peur,
craignant peut-être l'impopularité,
s'il ne veut pas comprendre cela.
Et avec lui,
et bien pire que lui (qui, mystérieusement,
est tendu
en une imperturbable volonté de comprendre),
tous les autres
qui, en Italie,
ont le nom et la fonction d'hommes de lettres.
Tous renient cet engagement avec la tacite,
névrotique volonté de vous aduler:
certains le font avec contrition,
d'autres bombent le torse comme des putains.
Moi, je ne veux plus retourner à ces collines,
ni comme touriste ni comme visiteur
de tombes, que cela soit clair.
Moi aussi, moi aussi je les ai oubliées.
Et à juste titre ! Dans leur action
et dans l'idéologie
qui la dictait, comme un sublime catéchisme,
je vécus ma rébellion de jeune homme.
J'y ai peut-être acquis
aussi des habitudes indélébiles
de moralisme et de dignité.
Mais je n'y retourne pas, dans ces lieux
qui existent mais restent invisibles.

A ce point, je ne veux pas m'émouvoir
sur mes raison,
c'est-à-dire sur le fait
que non seulement l'engagement
n'est pas fini, mais qu'au contraire il commence.
Jamais l'Italie ne fut plus odieuse.
Surtout avec la trahison des intellectuels,
avec ce révisionnisme du parti communiste,
loup
qui, cette fois, est vraiment agneau -
le camarade
Longon sur la couverture du Spiegel
avait un visage obséquieux d'homme de lettres
qui fait désespérément semblant
d'être à la page,
rejetant ainsi toute violence palingénésique
du communisme :
oui, le communiste aussi est un bourgeois.
C'est désormais la forme raciale de l'humanité.
Peut-être que s'engager contre tout ça
ne veut pas dire écrire, en homme engagé,
dirais-je,
mais vivre.

...

mardi 21 janvier 2014

François Flahault - La pensée "philosophique" des sociétés traditionnelles

François Flahault ou la Pensée Terrestre des sociétés traditionnelles véhiculée particulièrement par les Contes, innocents en apparence. En d'autres termes, un pont de la culture occidentale vers les autres cultures qui "n'auraient-elles pas mis le doigt sur des aspects de la condition humaine que nous sous-estimons?". Ce "nous" occidental (mais bientôt mondial) dissimule un "Je" Moderne et individualiste issu des doctrines du Salut : Pensée des Lumières jusqu'à Platon en passant par la religion, chrétienne ou saint-augustinienne notamment.


 

dimanche 5 janvier 2014

Cinema Paradiso - Giuseppe Tornatore - Film

     Un film de l'italien Giuseppe Tornatore.

     Le film est l'histoire d'un cinéaste en vogue, Salvatore, qui vient d'apprendre la mort de son ami d'enfance (de l'époque où il s'appelait encore Toto), l'unique projectionniste du village, le vieux Alfredo (joué par Philippe Noiret)! C'est là que surgissent des souvenirs de Giancaldo, son village natal! C'est en fait l'histoire de la place principale de ce village pendant la mort d'un vieux monde et la naissance tardive d'un nouveau! Là où est situé la paroisse et son cinéma. Là où se croisent quotidiennement les siens : le prêtre censeur de scènes d'amour, les sans-humour mascottes qu'on aime titiller, les différents couples naissant au vu mais à l'insu de tout le monde, les bergers et leurs fidèles troupeaux, les amis-camarades découvrant la magie du cinéma en même temps que la masturbation devant de platoniques mais de suggestives scènes d'amour et l'unique Fou du village pour qui la place est à lui; circulez, circulez il n'y a rien à voir!

     Le film n'est pas en noir et blanc mais les couleurs y sont sobres! Le bleu de notre chère méditerranées y est présent mais modestement... Contrairement aux lumières de son envahissant Soleil! Si, viscéralement (tu n'es victime d'aucune mode ni publicité), tu es à la quête de l'authenticité comme tu es conscient du côté pervers et mortifère des produits génétiquement modifiés, ce film, loin des réalités techniquement augmentées (le parallèle n'est pas si loin, je te rassure), saura te plaire! Celle ou Celui, loin pendant de longues et creuseuses années de son Village natal, saura reconnaitre ce qui lui est (au village) immuablement universel, même s'il n'existe plus. Le passé n'est même pas passé, n'est-ce pas?!

     Ce précédent paragraphe, à quelques tournures près, est celui d'Alfredo. Des phrases, comme toutes les siennes, elles en disent long! Mais celles-ci, pour une fois et contraire à toutes les autres, ne sont tirées ni d'un film de Gary Cooper, ni d'un autre de James Stewart ou de Henri Fonda, elles sont profondément à lui, celles tirées de son propre Giron, le sien... Celui de sa Mamma à lui, un sicilien de Giancaldo, aliéné (aigri?) par sa propre (an?)alphabétisation.

     De la fin, en plus d'une beauté qu'on taira, surgira un monstre: La place meurt au profit d'un parking peuplé désormais par de bavards panneaux publicitaires et de sourdes automobiles! Il lui survivra le Fou (espoir d'une renaissance?) pour qui la place est toujours à lui; circulez... mais circulez il n'y a plus rien à voir!