dimanche 13 avril 2014

Le discours prononcé par Seattle devant l'Assemblée des tribus d'Amérique du Nord en 1854




« Le Grand Chef de Washington nous a fait part de son désir d'acheter notre terre.
 Le Grand Chef nous a fait part de son amitié et de ses sentiments bienveillants. Il est très généreux, car nous savons bien qu'il n'a pas grand besoin de notre amitié en retour.
Cependant, nous allons considérer votre offre, car nous savons que si nous ne vendons pas, l'homme blanc va venir avec ses fusils et va prendre notre terre.
Mais peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? Etrange idée pour nous !
Si nous ne sommes pas propriétaires de la fraîcheur de l'air, ni du miroitement de l'eau, comment pouvez-vous nous l'acheter ?
Le moindre recoin de cette terre est sacré pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque grève sablonneuse, chaque écharpe de brume dans le bois noir, chaque clairière, le bourdonnement des insectes, tout cela est sacré dans la mémoire et la vie de mon peuple. La sève qui coule dans les arbres porte les souvenirs de l'homme rouge.
Les morts des hommes blancs, lorsqu’ils se promènent au milieu des étoiles, oublient leur terre natale. Nos morts n'oublient jamais la beauté de cette terre, car elle est la mère de l'homme rouge; nous faisons partie de cette terre comme elle fait partie de nous.
Les fleurs parfumées sont nos sœurs, le cerf, le cheval, le grand aigle sont nos frères; les crêtes des montagnes, les sucs des prairies, le corps chaud du poney, et l'homme lui-même, tous appartiennent à la même famille.
Ainsi, lorsqu'il nous demande d'acheter notre terre, le Grand Chef de Washington exige beaucoup de nous.
Le Grand Chef nous a assuré qu'il nous en réserverait un coin, où nous pourrions vivre confortablement, nous et nos enfants, et qu'il serait notre père, et nous ses enfants.
 Nous allons donc considérer votre offre d'acheter notre terre, mais cela ne sera pas facile, car cette terre, pour nous, est sacrée.
L'eau étincelante des ruisseaux et des fleuves n'est pas de l'eau seulement ; elle est le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir qu'elle est sacrée, et vous devrez l'enseigner à vos enfants, et leur apprendre que chaque reflet spectral de l'eau claire des lacs raconte le passé et les souvenirs de mon peuple. Le murmure de l'eau est la voix du père de mon père.
 Les fleuves sont nos frères; ils étanchent notre soif. Les fleuves portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir que les fleuves sont nos frères et les vôtres, et l'enseigner à vos enfants, et vous devrez dorénavant leur témoigner la bonté que vous auriez pour un frère.
 L'homme rouge a toujours reculé devant l'homme blanc, comme la brume des montagnes s'enfuit devant le soleil levant. Mais les cendres de nos pères sont sacrées. Leurs tombes sont une terre sainte; ainsi, ces collines, ces arbres, ce coin de terre sont sacrés à nos yeux. Nous savons que l'homme blanc ne comprend pas nos pensées. Pour lui, un lopin de terre en vaut un autre, car il est l'étranger qui vient de nuit piller la terre selon ses besoins. Le sol n'est pas son frère, mais son ennemi, et quand il l'a conquis, il poursuit sa route. Il laisse derrière lui les tombes de ses pères et ne s'en soucie pas.
 Vous devez enseigner à vos enfants que la terre, sous leurs pieds, est faite des cendres de nos grands-parents. Afin qu'ils la respectent, dites à vos enfants que la terre est riche de la vie de notre peuple. Apprenez à vos enfants ce que nous apprenons à nos enfants, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. Lorsque les hommes crachent sur la terre, ils crachent sur eux-mêmes.
Nous le savons: la terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre. Nous le savons : toutes choses sont liées comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses sont liées.
 Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. L'homme n'a pas tissé la toile de la vie, il n'est qu'un fil de tissu. Tout ce qu'il fait à la toile, il le fait à lui-même.
Mais nous allons considérer votre offre d'aller dans la réserve que vous destinez à mon peuple. Nous vivrons à l'écart et en paix. Qu'importe où nous passerons le reste de nos jours. Nos enfants ont vu leurs pères humiliés dans la défaite. Nos guerriers ont connu la honte ; après la défaite, ils coulent des jours oisifs et souillent leur corps de nourritures douces et de boissons fortes. Qu'importe où nous passerons le reste de nos jours ? Ils ne sont plus nombreux. Encore quelques heures, quelques hivers, et il ne restera plus aucun des enfants des grandes tribus qui vivaient autrefois sur cette terre, ou qui errent encore dans les bois, par petits groupes; aucun ne sera là pour pleurer sur les tombes d'un peuple autrefois aussi puissant, aussi plein d'espérance que le vôtre. Mais pourquoi pleurer sur la fin de mon peuple ? Les tribus sont faites d'hommes, pas davantage. Les hommes viennent et s'en vont, comme les vagues de la mer.
 Même l'homme blanc, dont le Dieu marche avec lui et lui parle comme un ami avec son ami, ne peut échapper à la destinée commune. Peut-être sommes-nous frères malgré tout; nous verrons. Mais nous savons une chose que l'homme blanc découvrira peut-être un jour: notre Dieu est le même Dieu. Vous avez beau penser aujourd'hui que vous le possédez comme vous aimeriez posséder notre terre, vous ne le pouvez pas. Il est le Dieu des hommes, et sa compassion est la même pour l'homme rouge et pour l'homme blanc.
La terre est précieuse à ses yeux, et qui porte atteinte à la terre couvre son créateur de mépris. Les blancs passeront, eux aussi, et peut-être avant les autres tribus. Continuez à souiller votre lit, et une belle nuit, vous étoufferez dans vos propres déchets.
Mais dans votre perte, vous brillerez de feux éclatants, allumés par la puissance du Dieu qui vous a amenés dans ce pays, et qui, dans un dessein connu de lui, vous a donné pouvoir sur cette terre et sur l'homme rouge. Cette destinée est pour nous un mystère; nous ne comprenons pas lorsque tous les buffles sont massacrés, les chevaux sauvages domptés, lorsque les recoins secrets des forêts sont lourds de l'odeur d'hommes nombreux, l'aspect des collines mûres pour la moisson est abîmé par les câbles parlants.
Où est le fourré ? Disparu. Où est l'aigle? Il n'est plus. Qu'est-ce que dire adieu au poney agile et à la chasse ? C'est finir de vivre et se mettre à survivre.
 Ainsi donc, nous allons considérer votre offre d'acheter notre terre. Et si nous acceptons, ce sera pour être bien sûrs de recevoir la réserve que vous nous avez promise. Là, peut-être, nous pourrons finir les brèves journées qui nous restent à vivre selon nos désirs. Et lorsque le dernier homme rouge aura disparu de cette terre, et que son souvenir ne sera plus que l'ombre d'un nuage glissant sur la prairie, ces rives et ces forêts abriteront encore les esprits de mon peuple. Car ils aiment cette terre comme le nouveau-né aime le battement du cœur de sa mère. Ainsi, si nous vous vendons notre terre, aimez-la comme nous l'avons aimée. Prenez soin d'elle comme nous en avons pris soins.
Gardez en mémoire le souvenir de ce pays, tel qu'il est au moment où vous le prenez. Et de toute votre force, de toute votre pensée, de tout votre cœur, préservez-le pour vos enfants et aimez-le comme Dieu vous aime tous.
 Nous savons une chose: notre Dieu est le même Dieu. Il aime cette terre. L'homme blanc lui-même ne peut pas échapper à la destinée commune. Peut-être sommes-nous frères, nous verrons. »

samedi 1 mars 2014

Qui je suis. Pier Paolo Pasolini... Extrait.


 
...
      Ainsi a décliné l'estime pour la poésie,
typique
des enfants qui croient en l'éternité; illusion
qui n'enterre pas les nationalismes confiants,
inconsciemment,
(avec une passion infantile) dans l'absolu
de la langue d'une nation,
dans son usage en chant, en musique
(ce qui est absolument absurde
à peine la douane passée); illusion
qui n'enterre pas la logique 
et le classicisme
(un misérable philologue peut reconstruire,
entre un mot et l'autre
- isolé et enfoncé dans le silence - le discours
coupé,
un pauvre discours
sans idées, sans religion sinon le culte 
très peu religieux, finalement,
de la poésie dans la littérature).
Mais non seulement a décliné
l'estime pour cette poésie
qui est de la petite histoire de mon temps
(dans lequel je me trouve coincé,
sans pouvoir en retirer un seul visage,
même le plus étranger,
un seul livre, même le plus oublié),
mais pour la poésie elle même.
Ce n'est pas elle, donc, qui compte, jamais.
Au moins si elle est conçue comme poésie.
La langue de l'action, de la vie
qui se représente 
est infiniment plus fascinante !
C'est elle qui se reconstitue
- à peine refermé -
à partir d'un livre de poésie :
elle est avant et après;
entre les deux il y a un véhicule expressif
qui l'évoque, voilà tout. Travail de sorciers.
Ce n'est que grâce à cette langue
du non-moi qui s'exprime
avec un droit égal, que l'habileté donne au poète
une force égale au moi.
Mais la profession du poète en tant que tel
est de plus en plus insignifiante.
Est-il vraiment nécessaire
d'introduire cette langue vivante
dans une langue de convention
pour qu'elle s'y libère en redevenant
ce qu'elle est, vivante, chez le lecteur ?
Ne sait-il pas, lui, dialoguer avec la réalité ?
L'humble valeur du poète
est-elle de la réévoquer comme il la voit ?
Mais cela est-il sérieux ?
Pourquoi ne la contemple-t-il pas en silence ?
- saint, et non homme de lettres ?
Cependant, que font les jeunes,
durant les soirées de leurs villes de province,
et même dans les grandes métropoles,
sinon parler de littérature?
Marchant de leurs pas factueux, le long des rues
à peine découvertes,
chargées de sens secrets et d'histoire ?
Découvrant les écrivains,
comme les putains et les mystères
d'un quartier, ou les habitudes d'une vie sociales
qui est désormais la leur,
alors qu'elle est encore aux pères
(qui, pour cela, préparent une guerre
afin de les envoyer à la mort) ?

      M'interrogeant
à la lumière du soleil d'août
dans Manhattan désert,
j'en viens à reconnaitre que moi
(qui, seulement à travers la littérature,
ai pu être poète),
je ne suis plus homme de lettres.
Mon sort
c'est d'évoquer de petites collines, surplombant
un autre fleuve
aux eaux bleues très transparentes
sur de petits cailloux,
coulant entre des rives de graviers
comme des ossuaires d'abord entre les bancs
d'alluvions,
tristement verts, puis entre les vignobles
(fous, l'été, d'un silence humide, estompé,
presque oriental) des coteaux,
et enfin entre des terrains bonifiés dont l'odeur
suffit à déchaîner, pour deux yeux sauvages
et un ventre sauvagement pur, cette défaillance
qui saisit
et donne envie de mourir.
Sur ces misérables collines
- vrais cimetières, sans fleurs -
on lutta contre les fascites et les allemands,
et mon frère,
comme je vous l'ai dit,
y a laissé ses dix-neuf ans,
comme un faucon qui savait à peine voler,
et volait si bien.
Ce que vous appelez, avec un rictus
ironique mais désagréable
(qui vous déforme le visage faussement sûr,
de malades)
en le soulignant ostensiblement, l'engagement,
a vécu, pendant un quinzaine d'années,
en parasite sur gloire et la douleur
de ces cimetières.
C'est-à-dire qu'il n'a pas existé.
C'est maintenant qu'il commence à exister.
Maintenant que ces cimetières sans fleurs
ont eux aussi leur floraison.
Même mon ami Moravia a peur,
craignant peut-être l'impopularité,
s'il ne veut pas comprendre cela.
Et avec lui,
et bien pire que lui (qui, mystérieusement,
est tendu
en une imperturbable volonté de comprendre),
tous les autres
qui, en Italie,
ont le nom et la fonction d'hommes de lettres.
Tous renient cet engagement avec la tacite,
névrotique volonté de vous aduler:
certains le font avec contrition,
d'autres bombent le torse comme des putains.
Moi, je ne veux plus retourner à ces collines,
ni comme touriste ni comme visiteur
de tombes, que cela soit clair.
Moi aussi, moi aussi je les ai oubliées.
Et à juste titre ! Dans leur action
et dans l'idéologie
qui la dictait, comme un sublime catéchisme,
je vécus ma rébellion de jeune homme.
J'y ai peut-être acquis
aussi des habitudes indélébiles
de moralisme et de dignité.
Mais je n'y retourne pas, dans ces lieux
qui existent mais restent invisibles.

A ce point, je ne veux pas m'émouvoir
sur mes raison,
c'est-à-dire sur le fait
que non seulement l'engagement
n'est pas fini, mais qu'au contraire il commence.
Jamais l'Italie ne fut plus odieuse.
Surtout avec la trahison des intellectuels,
avec ce révisionnisme du parti communiste,
loup
qui, cette fois, est vraiment agneau -
le camarade
Longon sur la couverture du Spiegel
avait un visage obséquieux d'homme de lettres
qui fait désespérément semblant
d'être à la page,
rejetant ainsi toute violence palingénésique
du communisme :
oui, le communiste aussi est un bourgeois.
C'est désormais la forme raciale de l'humanité.
Peut-être que s'engager contre tout ça
ne veut pas dire écrire, en homme engagé,
dirais-je,
mais vivre.

...

mardi 21 janvier 2014

François Flahault - La pensée "philosophique" des sociétés traditionnelles

François Flahault ou la Pensée Terrestre des sociétés traditionnelles véhiculée particulièrement par les Contes, innocents en apparence. En d'autres termes, un pont de la culture occidentale vers les autres cultures qui "n'auraient-elles pas mis le doigt sur des aspects de la condition humaine que nous sous-estimons?". Ce "nous" occidental (mais bientôt mondial) dissimule un "Je" Moderne et individualiste issu des doctrines du Salut : Pensée des Lumières jusqu'à Platon en passant par la religion, chrétienne ou saint-augustinienne notamment.


 

dimanche 5 janvier 2014

Cinema Paradiso - Giuseppe Tornatore - Film

     Un film de l'italien Giuseppe Tornatore.

     Le film est l'histoire d'un cinéaste en vogue, Salvatore, qui vient d'apprendre la mort de son ami d'enfance (de l'époque où il s'appelait encore Toto), l'unique projectionniste du village, le vieux Alfredo (joué par Philippe Noiret)! C'est là que surgissent des souvenirs de Giancaldo, son village natal! C'est en fait l'histoire de la place principale de ce village pendant la mort d'un vieux monde et la naissance tardive d'un nouveau! Là où est situé la paroisse et son cinéma. Là où se croisent quotidiennement les siens : le prêtre censeur de scènes d'amour, les sans-humour mascottes qu'on aime titiller, les différents couples naissant au vu mais à l'insu de tout le monde, les bergers et leurs fidèles troupeaux, les amis-camarades découvrant la magie du cinéma en même temps que la masturbation devant de platoniques mais de suggestives scènes d'amour et l'unique Fou du village pour qui la place est à lui; circulez, circulez il n'y a rien à voir!

     Le film n'est pas en noir et blanc mais les couleurs y sont sobres! Le bleu de notre chère méditerranées y est présent mais modestement... Contrairement aux lumières de son envahissant Soleil! Si, viscéralement (tu n'es victime d'aucune mode ni publicité), tu es à la quête de l'authenticité comme tu es conscient du côté pervers et mortifère des produits génétiquement modifiés, ce film, loin des réalités techniquement augmentées (le parallèle n'est pas si loin, je te rassure), saura te plaire! Celle ou Celui, loin pendant de longues et creuseuses années de son Village natal, saura reconnaitre ce qui lui est (au village) immuablement universel, même s'il n'existe plus. Le passé n'est même pas passé, n'est-ce pas?!

     Ce précédent paragraphe, à quelques tournures près, est celui d'Alfredo. Des phrases, comme toutes les siennes, elles en disent long! Mais celles-ci, pour une fois et contraire à toutes les autres, ne sont tirées ni d'un film de Gary Cooper, ni d'un autre de James Stewart ou de Henri Fonda, elles sont profondément à lui, celles tirées de son propre Giron, le sien... Celui de sa Mamma à lui, un sicilien de Giancaldo, aliéné (aigri?) par sa propre (an?)alphabétisation.

     De la fin, en plus d'une beauté qu'on taira, surgira un monstre: La place meurt au profit d'un parking peuplé désormais par de bavards panneaux publicitaires et de sourdes automobiles! Il lui survivra le Fou (espoir d'une renaissance?) pour qui la place est toujours à lui; circulez... mais circulez il n'y a plus rien à voir!


 

vendredi 3 janvier 2014

Cornélius Castoriadis - Critique des structuralistes

Me remémorant de ma terrible déception devant les étalages parisiens encombrés d'un discours neutre et élitiste des structuralistes français (Lévi-Strauss répond, quelque part, qu'il n'était pas un intellectuel engagé), ce n'est pas sans plaisir que je découvre un Castoriadis leur dressant une critique virulente :

A Michel Foucault, Roland Barthes, Louis Althusser, Gilles Deleuze, "Castoriadis s’y explique, non plus sur le marxisme, mais sur les thèmes des courants philosophiques qui occupaient alors le devant de la scène, où les écoles rivales, les existentialistes et les structuralistes, lui semblaient être "logées à la même enseigne", celle d’un athéisme qui n’est qu’une doublure de la théologie : "On annonce avec force bruit et sous mille formes cette grande découverte que le sujet est fini", thèse qui, pour Descartes, servait à démontrer l’existence de Dieu, mais qui sert, à présent, "pour prouver l’inexistence de l’homme, que l’homme est manque à être" [Histoire et Création = HC, p. 154-155] : cette idée n’a de sens que si la finitude est posée par contraste avec l’infinité qu’on attribue à Dieu. Qu’est-ce qu’un être fini ? "L’homme n’est pas un nombre, et je ne sais pas ce que fini veut dire hors les mathématiques ou le mathématisable" [HC, note complémentaire, p. 289]. L’athéisme des philosophes se nourrit donc d’un fantasme théologique, même chez ceux qui auraient pu s’en préserver..." Bibliothèque du MAUSS. Notes de lectures (n° 33, 1er sem. 2009)

"Selon... Cornélius Castoriadis, à une époque où "les gens sont de plus en plus opprimés au nom de la science", le structuralisme est un discours qui accorde une primauté absolue à la science "et veut les persuader qu'ils ne sont rien et que la science est tout" (La Société française p. 226)" cité par p. Kristin Ross dans "Rouler plus vite. Laver plus blanc", p. 249.


 

lundi 28 octobre 2013

L'arbre de mon climat à moi - Mouloud Mammeri

"L'arbre de mon climat à moi, c'est l'olivier; il est fraternel et à notre exacte image. Il ne fuse pas d'un élan vers le ciel comme vos arbres gavés d'eau.
Il est noueux, rugueux, il est rude, il oppose une écorce fissurée mais dense aux caprices d'un ciel qui passe en quelques jours des gelées d'un hiver furieux aux canicules sans tendresses. A ce prix, il a traversé les siècles. Certains vieux troncs, comme les pierres du chemin, comme les galets de la rivière dont ils ont la dureté, sont aussi immémoriaux et impavides aux épisodes de l'histoire ; ils ont vu naître, vivre, et mourir nos pères et les pères de nos pères. A certains on donne des noms comme à des amis familiers ou à la femme aimée (tous les arbres sont chez nous au féminin) parce qu'ils sont tissés à nos jours, à nos joies, comme à la trame des burnous qui couvrent nos corps.

Quand l'ennemi veut nous atteindre, c'est à eux tu le sais, qu'il s'en prend d'abord. Parce qu'il pressent qu'en eux une part de nous gît… et saigne sous les coups. L'olivier, comme nous, aime les joies profondes, celles qui vont par-delà la surface des faux-semblants et des bonheurs d'apparat. Comme nous, il répugne à la facilité. Contre toute logique, c'est en hiver qu'il porte ses fruits, quand la froidure condamne à mort tous les autres arbres. C'est alors que les hommes s'arment et les femmes se parent pour aller célébrer avec lui les rudes noces de la cueillette. Il pleut, souvent il neige, quelquefois il gèle. Pour aller jusqu'à lui, il faut traverser la rivière et la rivière en hiver se gonfle. Elle emporte les pierres, les arbres et quelquefois les traverseurs. Mais qu'importe ! Cela ne nous a jamais arrêtés ; c'est le prix qu'il faut payer pour être de la fête. Le souvenir émerveillé que je garde de ces noces avec les oliviers de l'autre côté de la rivière - mère ou marâtre selon les heures - ne s'effacera de ma mémoire qu'avec les jours de ma vie.
Et puis quoi ? Rappelle-toi : l'olivier c'est l'arbre d'Athéna, déesse de l'intelligence. Athéna, sortie toute armée du cerveau de Jupiter (n'est-ce pas une merveilleuse chose que de pouvoir ainsi à l'agréable et utile, joindre l'intelligence ?), Athéna, déesse aux symboles libyens (l'égide dit Hérodote c'est le nom berbère du chevreau et c'est vrai, c'est le même mot qu'on emploie aujourd'hui: Ighid).
Te dirai-je, Jean, qu'il ne me déplaît point que l'arbre de nos champs plonge si loin les racines de son inusable vitalité ; les dieux de ces temps traversaient les mers pour aller féconder d'autres terres (et de quelle façon !). L'arbre et sa couleur bi-chrome : les feuilles sont vertes d'un côté, blanches de l'autre et tu ne sais jamais, quand tu es dessous, quel ton va prendre sous le vent la chevelure diaprée qui chatoie par-dessus toi.
Je sais, des fois âpres et exclusives sont venues depuis, des fois nées dans les déserts sans arbres qui ont relégué les divinités humaines et douces "dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts" : nous n'avons plus, hélas, la déesse casquée, mais Jean, il nous reste au moins l'arbre de ses vœux, celui dont elle fit don à la plus humaine des cités."

Extrait d'un entretien de Mouloud Mammeri avec Jean Pelegri, Numéro 0 de Dunes internationales, 1988.

Lu dans l'excellent site : http://marenostrumarcadia.org/