dimanche 5 juin 2011

Qu'il vive - René Char

Ironie du sort, on l'appelle en français.

Un ami, ses journées de labeurs en 2001 commençaient par un cri à la gueule de la Police:
"Réveillez-vous bosser, Feignasses".
Mon ami, jeune à l'époque, était un célèbre émeutier.
Un ami, ses journées de labeurs en 2011 commencent par un murmure à l'oreille de la Police:
"Gratifiez-moi d'un boulot, Capitaine".
Mon ami, aussi jeune qu'à l'époque, est un anonyme chômeur.

Ce poème de Char est comme une Ironie, un cri à la gueule de mon Pays, le pays de mon ami aussi.



Ce pays n'est qu'un vœu de l'esprit, un contre sépulcre.

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.

La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu'importe à l'attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.

Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.

Dans mon pays, on remercie

lundi 9 mai 2011

A âami Saâid

Je viens de trouver ce petit texte dans mon ordinateur. C'est un hommage à Said Mekbel, assassiné parce qu'il était journaliste.

Ci-dessous, vous trouverez une chanson de Zimu interprétant son adaptation en kabyle de la dernière chronique du Journaliste: "Ce voleur qui...".


Il est dans son coin-bureau: une simple table à manger travestie. Sur celle-ci une boite de sardine à tomate vide voisine d'un manuscrit. Un petit morceau de pain et une assiette sur une pile de journaux; à la tête de cette dernière le quotidien El Watan, celui du 19 Octobre de l'année précédente ouvert à la page 6... Vers sa table-à-manger-bureau, il ne se tourne que pour prendre son café-bien-serré; indispensable... Il est assis sur sa chaise, en face de son balcon; les jambes croisées; le regard, derrière ses habituelles lunettes de myope, perdu loin, très loin...

«La solitude intellectuelle»

titrait El Watan.

Une cigarette, Afras, entre ses deux doigts. De temps à autres, il les ramène à sa bouche, inspire profondément, la cigarette brule, elle éclaire son visage, sa silhouette se dessine sur la porte-fenêtre puis s'évanouit quand il expire... Il est dans le noir!

«La liste noire»

titrait El Watan.

Le ciel diaphane, on dirait triste si ce n'était le mois de décembre. La pluie en fond sonore, le silence pèse. Il est brisé par la sirène. Le noir, non plus, n'est pas épargné; la lumière du gyrophare inonde la chambre quand l'ambulance arrive... Il faut attendre encore 3 mois, pour lire le roman Pulpe où Bukowski écrit:

«Puis, j'entendis la sirène. Le jour où vous ne l'entendez plus, c'est que votre tour est arrivé»

Âami Said répond par un long soupire! L'ambulance court après la faucheuse… pour ne trouver que ses traces. La Grande-Faucheuse est partout. La Grand-Faucheuse est dans l'horloge. Tic-Tac, Tic-Tac est son pouls. La Grand-Faucheuse est en lui; le silence entre deux battements de cœur est son souffle. La Grand-Faucheuse est en Eux. Et puis les questions. Ou: La question, la seule: Pourquoi?

«Pourquoi?

Pourquoi nous?

Pourquoi Tahar, pourquoi Flici?

Pourquoi Lyabès, pourquoi Boucebci?»

«Partir» ne lui a jamais traversé l'esprit, mais il se demande s'il valait le coup de risquer sa vie? Valait-il le coup de se battre quand tout le monde est contre soi. Il a reçu une lettre, le matin. Il ne l'a pas ouverte. A quoi bon?! Si elle n'est pas une menace de mort, elle sera une convocation au palais de justice. Il est – ainsi que ses semblables-, comme un Mesmar, entre le marteau et l'enclume.

Mais Âami Saâid se ressaisit. Il se réveille comme dans un cauchemar. La peur se transforme en révolte, sa vie lui appartient, il ne laissera personne la lui retirer, il se tourne vers son table-à-manger-bureau, puisque il ne sait rien faire de ses mains, rien d'autre que ses petits écrits, il prend un papier, il griffonne là dessus; avant d'écrire son dernier billet, il note son titre:

«Ce voleur qui...»

lundi 25 avril 2011

Mon sommeil du juste

Initialement, c'était une volonté d'écrire une fiche de lecture du roman "Le sommeil du juste" de Mammeri. Le temps a passé, ayant eu d'autres lectures du même sujet et ne voulant pas rester fidèle au texte de Mammeri, j'ai opté pour une fiche de lectures fictionnelle.

C'est aussi, un hommage à un ami, Taf-Taf ou Malgré-que ou Kodac, qui m'a donné l'envie de me plonger dans l'univers de Mammeri.

Je mettrai à jour ce poste au fur et à mesure de l'avancement de l'histoire.



Sous le poids de l’abeille, la rose courbe l’échine. Malgré-que, ou Kodac comme aime le surnommer Taf-Taf, l’a noté dans son bloc-notes qu’il ne relit jamais : "L’hiver est à l’automne de sa vie, la nature est en couple avec un soleil précocement printanier, la rose se dévoue déjà à l’abeille, Le pigeon bombe le torse devant sa femelle faussement indifférente et finalement, le parisien et la parisienne éparpillés à même le sol, souvent en petite tenue, font des économies sur leurs budgets Bronzage et Epilation". Notons que Kodac ne mentionne pas qu’il fait aussi partie de ce paysage accompagné de Taf-Taf, vous comprendrez plus tard pourquoi il s’appelle ainsi.

Devant Taf-Taf Kodac, malgré le fait qu’il est aussi un donneur de leçons en exile engagé pour changer sa société, est dans la position psychanalytique de l’enfant. C’est-à-dire, qu’il écoute Taf-Taf et attend de lui questions et réponses. Taf-Taf, quant à lui, n’aimant pas se dire intellectuel, disant qu’il est simplement un Misse-Tmurt-sans-option (ou un Zawali-Meskine) qui a cessé de lire les livres pour interroger la réalité. Une bonne journée pour lui est une journée riche en questionnements sans nécessité de réponses puisque le temps se charge toujours à inviter ces dernières ou à faire oublier les premiers. Pour Kodac, une bonne journée est une journée pleine de réponses à des questions qu’il ne se pose pas forcément.

Kodac est mal-à-l’aise devant Taf-Taf qui ne semble voir que la compagnie : peut- nuire-à-autrui et à-boire-avec-modération. Pensif, il ne rompt avec son inertie que pour changer de position ou pour ramener la bouteille ou la cigarette à sa bouche (son bec, j’aurais dit, si je voulais faire le virile. Oh Yeah! Temniyik al Khawa ! Coupé, Coupé, Our tsrabib ara, Mma trabebch l’histoire, Nique pas mon Histoire ya Zebbi ! Coupé ! Allez ! Réclame, page piblissiti ! ). Il suit chaque Djebda par un grommèlement incompréhensif. A quoi, Kodac, pour le sortir de son mutisme, réagit :
  • Amek ? Tu dis quoi ?
Taf-taf hoche de la tête et répond :
  • Awah, ulac a Sidi ! Non, rien du tout !
Comme il a rompu avec son équilibre, son geste et sa réponse lui ont parues exagérément perceptibles, alors qu’il n’en est rien. Pendant que Taf-Taf saisit l’horizon par le regard, celui de Kodac heurte sur son ami épiant un signe. Ce dernier, se rendant compte que toute attente est vaine, s’allume une clope, il s’ouvre une bière et inconsciemment, il adopte l’air pensif de son ami…

dimanche 17 avril 2011

Entretien avec Nacer Khemiri [Les baliseurs du Désert]

Cet entretien est tiré du DVD du film "Les Baliseurs du Désert".

J'ai regardé ce film aujourd'hui (Après l'avoir trouvé, par hasard, chez Gilbert). Et sans que cela soit un choix, il rejoint les lectures (et donc les interrogations et les réflexions) que j'ai actuellement sur le rapport d'une société poste-coloniale à sa culture après toutes les aliénation qu'elle (a) subi(es)(t).

L'origine de ces interrogations est l'impuissance que on peut éprouver devant ce qui arrive chez soi. Que faire? Il y a quelques mois, après une forte déception politique, j'aurais répondu par l'engagement Artistique. Mais on finit par se rendre compte que l'art (et en particulier l'écriture) ne change pas la condition quotidienne d'un peuple surtout quand celui-ci a faim. Puis, d'autres interrogation en découlent. Pourquoi écrire? Sur quoi écrire? Cet entretien propose des pistes de réponses.

J'ai envie de dire que Nacer Khemiri a raison. Mais, je me souviens de cette phrase "Quand quelqu'un te dit que tu as raison, comprend, dans la mesure de ton ego, qu'il est uniquement d'accord avec toi.". Juste pour dire qu'il faut toujours garder une part du doute.

J'en profite pour dire "de rien" à Ma-Soupe qui me confirme quelque part que la beauté n'a pas de frontière... et lui dire "Merci", à mon tour, pour cette intéressante découverte.

Extrait Colline Oubliée : Davda et Mennach


Je ne partage pas ce film "La colline oubliée", pour dire:
  • ... qu'il s'agit du premier film kabyle.
  • ... qu'il est réalisé en 1997 par Bouguermouh
  • ... qu'il est une adaptation du roman "Colline oubliée" de Mammeri.
Non, je ne partage pas ce film pour faire remarquer que l'oeuvre romanesque de Mammeri forme une sorte de quadrilogie avec les romans: La colline oubliée, Le sommeil du juste, L'opium et le bâton et La traversée.

Non, je ne partage pas ce film pour élucider la mort mystérieuse, pendant le tournage, de ces 6 personnes (techniciens, script, acteurs, si mes souvenir sont bons)...

C'est plutôt pour partager cette scène entre Davda et Mennach. Je rappelle que l'histoire se passe à la veille de la deuxième guerre mondiale dans un village paisible, Tasga. Davda est mariée au riche du village. Mennach est mobilisé, il s'apprête à partir à la guerre. Ils sont amoureux depuis leur première rencontre, le jour du mariage de Davda.

Ici, ils sont seul au chevet de leur amie commune, Âazzi, atteinte du typhoïde. Ils sont enfin ensemble pour la première fois... Tout ceci, en fait, c'est pour partager la manière dont ils évoquent leurs souffrances ou avouent leurs sentiments. "Ils t'ont attendu(e)" pour dire "Je t'ai attendu(e)", "Pourquoi m'ont-ils laissé souffrir..." pour dire "Pourquoi tu m'as laissé souffrir...", "Ils t'aiment" pour dire "Je t'aime". Le "Je" n'est jamais réuni avec le "Te"... Il y a de quoi faire une psychanalyse.



Dabda : A Mennac

Mennac : D acu?

Dabda : Ur tezmireḍ ara ad ternuḍ kra n wussan?

Mennac : Acuɣer? Dagi neɣ dinna , ɣer ɣur-naɣ kif kif.

Dabda : Ahya Mennac! Tettuḍ wid I k-iḥemmlen.

Mennac :Wid I y-iḥemmlen, ur ṭṭuqten ara.

Dabda : Llan a Mennac.

Mennac : Ihi ttun ur yi-t-id-nnin ara.

Dabda : D ṣṣaḥ, ur k-t-id-nnin ara, maɛna ɣillen tḥulfaḍ.

Mennac : A wezzaf I ten-urǧaɣ. Almi ten-kerhaɣ d ayen.

Dabda: Amek? Tkerheḍ-ten! Wi k-yennan ulac uḍan deg-I k-kerhen. Kerhen-k imi k-urǧan r d-tsiḍ ara.

Mennac : D tidet rǧan maɛna deg uḍan deg-I ḥṣan ur d-ttaseɣ ara, deg wuḍan I sɛeddayaɣ beṛṛa, weḥd-I, qqimeɣ deg ubrid. Wigad teqqareḍ uṛǧan, wukud uṛǧan? Wukud zhan? Wukud ḍsan?

Dabda: Llan d widak ur ḥemmlen ara. Llan ggunin tawwurt ma ad d-iḍil win ttṛajun.

Mennac : Ur yezmir ḥed ad iy-iḥbes ɣef win ḥemmlaɣ.

Dabda : D ṣṣaḥ, tesɛiḍ zzhar. Keč d argaz.

Mennac : Zzhar am wagi! Lliɣ am medden yak.

Dabda : Ahya a Mennac, tezriḍ lḥala n tmeṭṭut, di tmrt-nneɣ. Tesɛa lḥeqq ad tebded d wergaz neɣ ad temmeslay yid-s?

Mennac : Acuɣer ara yi-ǧǧen ssarameɣ? Acuɣer ara yi-ǧǧen uḍnaɣ?



jeudi 31 mars 2011

Je ne sais plus [Anna Gréki]

Un peu comme les chercheurs d'os, j'ai exhumé, aujourd'hui, Anna Gréki.

Je ne sais plus aimer qu'avec la rage au cœur
C'est ma manière d'avoir du cœur à revendre
C'est ma manière d'avoir raison des douleurs
C'est ma manière de faire flamber des cendres
A force de coups de cœur à force de rage
La seule façon loyale qui me ménage
Une route réfléchie au bord du naufrage
Avec son pesant d'or de joie et de détresse
Ces lèvres de ta bouche ma double richesse

A fond de cale à fleur de peau à l'abordage
Ma science se déroule comme des cordages
Judicieux où l'acier brûle ces méduses
Secrètes que j'ai draguées au fin fond du large
là où le ciel aigu coupe au rasoir la terre
Là où les hommes nus n'ont plus besoin d'excuses
Pour rire déployés sous un ciel tortionnaire

Ils m'ont dit des paroles à rentrer sous terre
Mais je n'en tairai rien car il y a mieux à faire
Que de fermer les yeux quand on ouvre son ventre
Je ne sais plus aimer qu'avec la rage au cœur

Avec la rage au corps aimer comme on se bat
Je suis impitoyable comme un cerveau neuf
Qui sait se satisfaire de ses certitudes
Dans la main que je prends je ne vois que la main
Dont la poignée ne vaut pas plus cher que la mienne
C'est bien suffisant pour que j'en aie gratitude

De quel droit exiger par exemple du jasmin
Qu'il soit plus que parfum étoilé plus que fleur
De quel droit exiger que le corps qui m'étreint
Plante en moi sa douceur à jamais à jamais
Et que je te sois chère parce que je t'aimais

Plus souvent qu'à mon tour parce que je suis jeune
Je jette l'ancre dans ma mémoire et j'ai peur
Quand de mes amis l'ombre me descend au cœur

Quand de mes amis absents je vois le visage
Qui s'ouvre à la place de mes yeux – je suis jeune -
Ce qui n'est pas une excuse mais un devoir
Exigeant un devoir poignant à ne pas croire
Qu'il fasse si doux ce soir au bord de la plage
Prise au défaut de ton épaule à ne pas croire

Dressées comme un roseau dans ma langue les cris
De mes amis coupent la quiétude meurtrie
Pour toujours – dans ma langue et dans tous les replis -
De la nuit luisante – je ne sais plus aimer
Qu'avec cette plaie au cœur qu'avec cette plaie
Dans ma mémoire rassemblée comme un filet
Grenade désamorcée la nuit lourde roule

Sous ses lauriers roses là où la mer fermente
Avec des odeurs de goudron chaud dans la houle
Je pense aux amis morts sans qu'on les ait aimés
Eux que l'on a jugés avant de les entendre
Je pense aux amis qui furent assassinés
A cause de l'amour qu'ils savaient prodiguer

Je ne sais plus aimer qu'avec la rage au cœur

A la saignée des bras les oiseaux viennent boire

(Algérie, Capitale Alger)

mardi 29 mars 2011

L'honneur de la tribu

J'ai répondu aujourd'hui à une question d'un enfant...

Le seul souvenir, à Azazga, j'avais 8 ans, pendant un tournage d'un film, sur la rue principale de la ville on filmait une scène: la liesse de l'indépendance du pays.
Quelques années plus tard, à Paris, de la bibliothèque je prends un film parce qu'il fait référence à un célèbre roman. Et je me (re)vois: Pied-nus, le nez qui coule et cheveux en pétard, à Azazga, à 8 ans, pendant un tournage d'un film, en train de me demander: "Mais, quand est-ce que je le verrai?"

Le film est "L'honneur de la tribu", adaptation du célèbre roman de Rachid Mimouni.

"Il faut que vous sachiez que la Révolution ne vous a pas oubliés..." C'est une phrase du film par laquelle le roman commence.

J'ai répondu aujourd'hui à une question d'un enfant...