samedi 10 juin 2017

Tous sangs mêlés - José Maria Arguedas - Extrait

    Hommes et femmes essayaient d'assimiler rapidement les manières liméniennes, ils apprenaient les danses à la mode, adoptaient les vêtements et les coiffures imposés par l'influence américaine. La plupart de ces émigrés mettaient de l'exagération dans leur façon de s'urbaniser ; et de danser les danses à la mode ; voulant montrer qu'ils les connaissaient parfaitement, ils donnaient à l'affluence serrée des salles louées un air grotesque et triste à la fois pour un spectateur sensible. Il était évident que nombre de ces couples ne s'amusaient pas, qu'ils faisaient semblant ; ils se donnaient beaucoup de mal pour se tortiller et suivre le rythme endiablé ou très lent des danses afro-cubaines ou afro-américaines. Dans leurs muscles régnait encore la "lourdeur" du montagnard des Andes, au corps durci par la pratique des grandes montées, des grandes descentes, par l'air respiré sur les hauteurs. Enfin ! Pour mettre un terme à la fête on jouait un huayno ou une passacaille. Alors de nombreux couples s'élançaient pour danser, comme des prisonniers soudain élargis, et ils étaient heureux ; d'autres, surtout du côté des femmes, dansaient sans entrain, parce qu'ils voulaient montrer qu'ils étaient déjà totalement "dé provincialisés", qu'ils avaient oublié le huayno, et on ne manquait pas de voir des hommes et des femmes qui ne se levaient pas pour les danses de leurs pays et déclaraient hautement qu'ils les avaient oubliées ; la honte les en empêchait ; c'était les mêmes qui refusaient de parler quéchua et qui suaient sang et eau pour danser avec la plus grande habileté possible les danses étrangères. 

 pp. 351 et 352.

samedi 4 février 2017

Notre Village - Maria Arguedas - Yawar fiesta


     Voir notre village depuis un col, depuis un sommet où il y a des saywas (1) de pierre et jouer à la quena, au charango (2) où à l'harmonica le huayno (3) du retour ! Voir notre village d'en haut, contempler sa tour blanche solide et massive, contempler le toit rouge des maisons sur les versants, sur la colline ou dans le vallon, les toits où brillent de larges bandes de chaux ;  contempler dans le ciel au-dessus du village les buses et les éperviers noir en plein vol, parfois le condor qui déploie ses grandes ailes au vent ; entendre le chant des coqs et l'aboiement des chiens qui gardent les enclos. Et s'asseoir un moment là-haut pour chanter d'allégresse. Ça, les gens de la côte ne peuvent pas le faire.

Yawar fiesta (La fête du sang) par José Maria Arguedas; pp. 10.

(1) saywas : monticule magique de pierres.
(2) charango : petite guitare indienne au nombre de cordes variable.
(3) huayno: air quechua.

lundi 21 novembre 2016

Lezama Lima - Paradisio - La raison et le mystère ultime de la préférence maternelle...


     La mère d'Alberto voyait en son fils l'incarnation de tout un système de fortifications supposées, pour défendre la thèse de perfection de chaque membre déterminé de la famille, perfection dont toutes les familles croient relever; pour réduire à néant le petit ou le grand défaut de ces candides brebis égarées, elles leur attribuent tous les dons, toutes les essences qualitatives. Redoutant une réaction imprévisible, les mères vivent aux aguets pour éviter à ce type d'enfant les moindres ennuis, les plus minuscules obstacles ; elles veulent ainsi faire croire aux étrangers que tous ces soins viennent récompenser une conduite que ne permettent pas d'apprécier à sa juste valeur ses jours exceptionnels de dérèglement, mais un immense cercle propice où l'on tente de définir avec une notoire et pieuse injustice, en un mystérieux paradoxe, cette incomprehensible dérivation d'une chaîne événementielle qui rompt le style d'une famille, la qualification qu'un groupe a réussi à atteindre, en des siècles ou presque. Leur petit diabolisme procure à ce genre d'enfants qui constituent, on vient de le dire, l'exception à l'accord total obtenu par une famille, les preferences de la tendresse defensives des mères qui, de la sorte, rendent indéchiffrable non moins mystérieuse l'approche de leur bonté pour l'enfant préféré ; il semble en effet qu'à travers ces enfants ayant un penchant, même léger, au mal, il se livre un premier combat entre la mère et les démons qui montent à l'assaut de la forteresse familiale par une de ses tours les plus faibles. Tels sont les sacrifices des confins de la raison et le mystère ultime. Ainsi les mères aimeraient-elles, avec cette preference qu'elles ont en fin de compte, et précisément à cause de leur carapace d'incoercible bonté, qu'on les juge aussi démoniaques. De même que parfois dans le choeur grec, entre parents dont les liens spirituels semblent être plus forts que ceux du sang, ..., si l'un s'attribue un défaut majeur, l'antistrophe du choeur, le parent aimant ou l'ami passionne répondent en s'attribuant, en s'inventant des défauts qui tendent à atténuer l'effet produit par la confession du sujet soumis à des lois inconnues de la gravitation humaine...

Lezama Lima, Paradisio, pp. 243 et 244.

vendredi 14 octobre 2016

Lezama Lima - Paradisio - Une antique grandeur - Extrait

     En ce vendredi ivre, le jour où mes continents se rencontrent, dans ma vie de lecteur, non une page est tournée; mais deux !

     J'ai compris que le lecteur en moi est un homme archaïque ou, comme le dirait le plus archaïque des hommes modernes, Pier Paolo Pasolini, "hiérosémique". C'est-à-dire, lecture (même de la réalité) comme une suite de signes sacrés: un arbre n'est plus un arbre "moderne" (qui absorbe du Co2 le jour et le O2 la nuit) mais est un Aâessas, un "Saint-Protecteur".

     C'est donc ainsi que je l'ai compris : En ce vendredi, pas seulement ivre mais profondément archaïque, pendant lequel pas seulement des continents mais deux mondes se rencontrent, le lecteur archaïque en moi a manifesté son ivresse à la lecture de deux pages de José Lezama Lima.

     Les deux pages sont ci-dessous.



     Les soldats passaient à toute vitesse comme si un clairon les appelait de loin. Quelques-uns, en passant, dirent à Mamita que Vivo avait disparu, qu'il ne serait pas présent à l'appel et qu'en cas de guerre, on paye cette faute du prix de sa tête. Vivino, Vivo comme on l'appelait par élision créole, plutôt par simple jeu de syllabes que par allusion à sa perspicacité (car de tous les frères il était le plus mollasson et le plus somnolent, étant le plus jeune et le plus gâté par Mamita), se trouvait à ce moment de la vie où la peau et la bouche sont encore adolescentes, mais où le corps gravite déjà vers d'autres âges plus ternes. Avec sa nervosité raffinée et contenue de créole, Mamita, en ces moments de remous et de confusion, se mit à chercher une pièce de vingt centimes dans cette tour de tiroirs superposés qu'était son armoire, pour aller chez le Colonel, voir sa femme et lui offrir une boîte de gâteaux, car elle avait cette délicieuse habitude des créoles qui consiste à préparer le terrain par des attentions et des compliments naïfs et affectueux, marqués par une noble et ingénieuse disproportion entre le bien sollicité et l'insignifiance de l'offrande introductrice, coutume bien éloignée de l'épaisse flagornerie espagnole. Parmi le brouhaha des fifres et des soldats à moitié vêtus qui surgissaient en empoignant leur baïonnette, Mamita avançait, s'enquérant et de présentant comme l'ancienne des protégés du Colonel. Elle avait l'obsession qu'on allait fusiller Vivo et, pour l'empêcher, elle n'hésitait pas à se plonger dans le tumulte criard qui régnait à ce moment-là au camp. Le Colonel recevait et donnait des ordres, avec l'assurance de celui qui sait que les évènements sont bien au-dessous de ses possibilités ; au milieu de ce chaos régularisé, la femme du Colonel fit parvenir entre les mains de son mari la boîte de gâteaux que Mamita lui envoyait. Il partit d'un grand rire en voyant la petite vieille qui avait traversé tout le camp chamboulé avec sa boîte de gateaux, pour empêcher Vivo d'être fusillé. Malgré sa brièveté, la scène eut quelque chose d'une antique grandeur (1), conduite qu'elle était avec la grâce créole. Mamita s'arrêta devant celui qu'elle reconnaissait non seulement comme chef du camp, mais aussi comme chef hiératique, lointain mais efficace et sans appel de sa famille, et lui dit : " Mon Colonel, il y a trois jours que je ne sais pas où est passé Vivo et j'ai peur qu'on le fusille comme déserteur. " Cette phrase qu'elle articulait avait jailli de son tremblement, de la peur qui la pétrifiait, mais en même temps, elle était comme ces divinités homériques qui parcouraient les camps, déguisées en aurore ou en rosée, par-dessus la tête des guerriers tapis derrière la colline. Mamita retrouva son animation de vieille créole en voyant le Colonel ouvrir la boîte et brandir un gâteau aux pommes. "Marmita, dit-il, Vivo se sent mieux qu'une chèvre dans la brise. " Il avait plaisir à choisir une phrase gracieusement vulgaire, ou proverbiale, pour y insérer de légères modifications sémantiques ou phonétiques. Cette expression de " chèvre dans la brise ", on voyait bien qu'elle était d'avantage le fruit de sa vigueur que d'audaces de langage inaccoutumées. Il disait parfois, en accouplant le début d'un proverbe à quelque axiome mathématique : " L'oeil du maître grossit le cheval, dont on prend pour multiplicateur le nombre inférieur. " Trop créole pour s'en tenir à la vulgarité étrangère des proverbes, il les ornait de la frange de quelque chose d'imprévisiblement déplacé, jailli de ses souvenirs enfantins d'axiomes mathématiques les plus élémentaires. " J'ai envoyé Vivo, ajouta-t-il, en mission au Mexique ; il n'a rien dit, car mes ordres étaient de parler peu et de partir vite. Je sais qu'il va très bien et qu'il ne lui arrivera rien. Tu peux aller tranquille, avec ma pensée affectueuse, Mamita. " La petite vieille voulait lui baiser les mains, mais le Colonel lui imposa une accolade nerveuse et rapide. Depuis qu'elle était arrivée de Sancti Spiritus avec une recommandation de son parent le colonel Mendez Miranda et que José Eugenio Cemi avait commencé à protéger ses trois petits-enfants, jusqu'au jour où il l'avait envoyé chercher pour lui donner le poste de concierge de l'école du camp, il venait à Marmita, chaque fois qu'elle approchait son protecteur, une espèce de joie craintive, pleine d'appréhension, car elle savait d'intuition que ce soutien apporté à tant de personnes était toujours serré de près par la mort. Il lui semblait que l'impression de sécurité procurée par l Colonel était due à ce que la mort était toujours si proche de lui qu'il n'y avait aucune raison de le craindre, comme ces dogues qui nous entourent dans les parties de chasse et dont personne ne redoute les coups de crocs. La première fois que Mamita l'avait approché pour lui apporter la lettre de recommandation, il lui avait dit d'amener l'aîné de ses petits-enfants et de revenir deux mois plus tard pour qu'il fît entrer les deux autres frères dans l'armée et, en outre, d'amener Truni pour qu'elle jouât avec sa fille : Mamita le vit dès lors sous l'aspect du dieu des récoltes opimes qui, armé d'une corne d'abondance, inonde les brumes et les divinités hostiles. Son destin semblait être de féconder l'unité heureuse et de prolonger l'instant où il nous est donné de contempler les rouages de l'intégration et de l'harmonie.

(1): En français dans le texte.

Paradisio, pp. 44. à 46.

lundi 11 janvier 2016

Les fleuves profonds - José Maria Arguedas - Extrait: Antéro le collégien


Antéro resta muet.
Quand Salvinia ferma la grille et me dit au revoir d'un geste, Antéro recouvra l'usage de la parole, il dit très bas :
     - Adieu, ma reine, adieu !
     Peut-être l'entendit-elle, mais elle ne laissa rien paraître. Elle s'éloigna d'un pas gracieux.
     - Elle est jolie, très jolie, lui dis-je.
     - Tu sais pourquoi ? me dit-il. Quand ils sont immobiles ses yeux ont l'air de bouder un peu ; ils ne regardent pas de la même façon. Dans cette différence il y a une hésitation du cœur, sa beauté reste pensive. Autre chose ! Quand les yeux de ma reine s'immobilisent on voit mieux leur couleur. Quelle est-elle ? Tu pourrais le dire, toi ?
     - Non, Antéro, je sais qu'ils ont la couleur du zumbayllu (une toupie indienne), du chant du zumbayllu.
     - C'est vrai, c'est vrai ! Mais c'est à autre chose que je pense. C'est plus exact ! Un jour je t'emmènerai à l'hacienda de mon père. Elle est loin, sur le Pachachaca, là où commence la forêt. Personne n'est allé plus loin. Je te montrerai un bassin, là-bas, entre les falaises jaunes. Le ravin se reflète dans l'eau. C'est cette couleur-là, mon vieux ! Le jaune du précipice dans le vert de l'eau calme du Pachachaca. Si un jour j'amène Salvinia à l'hacienda, les Indiens diront que ses yeux sont faits de cette eau. C'est sûr, mon vieux. Ils croiront que je l'amène sur l'ordre de la rivière. Et c'est peut-être vrai !
     - Et le zumbayllu ?
     - Oui, elle est aussi comme le zumbaylu. Mais regarde ça, mon vieux !
     Il me montra un petit poignard qu'il avait tiré d'une gaine passé à sa ceinture. Le cuir était clouté d'argent et le manche du poignard était doré.
     - Je voudrais que quelqu'un veuille me la prendre ! Que quelqu'un se mette entre elle et moi ! J'ai envie de me battre ! s'écria Antéro. Je voudrais qu'elle me voie, du haut de son balcon, écraser un rival ou quelqu'un qui l'aurait offensée. A cheval, ce serait mieux. Je ferais caracoler ma monture et d'un coup de poitrail elle renverserait l'autre. J'ai galopé sur des chemins bordant des précipices. Ma mère en pleurait. Elle aussi en pleurera, et je serai heureux. Tu l'as entendu dire que j'étais courageux ? Pour une bêtise. Parce que j'ai fait peur à des métis qui regardaient sa maison en leur montrant mon poignard. Les Indiens et les métis sont tous soûls et ils parcourent les rues par bande, les gardes se cachent. Elle ne veut pas mais je reviendrai avec mon poignard monter la garde autour de sa maison. Si par curiosité elle regarde par la fenêtre elle me verra...
     Comme nous passions sous un lampadaire, je distinguai son visage. On voyait presque l'os de son nez et ses yeux brûlaient d'impatience.
     - Ce n'est rien. Ça ne prouve rien de montrer la garde contre des Indiens soûls. Je voudrais d'autres dangers! Je voudrais qu'elle soit allée se promener sur une île du fleuve, qu'une crue survienne et entoure l'île. Je nagerais dans les tourbillons, seul ou avec mon cheval. J'irai la sauver, mon vieux! Je la porterais, je la ramènerai chez elle. Je connais bien les fleuves en colère, ces traîtres! Je sais comment ils avancent et s'enflent, et qu'elle force ils ont! Quand il pleuvait, je me laissais emporter. Il ne faut pas essayer de couper le courant ; on lui échappe à la longue ; le courant tremble, tu laisses faire, et soudain tu lui échappe d'un léger mouvement du corps : c'est la force de l'eau qui te rejette. Ça c'est une preuve qu'on peut donner à sa bien-aimée! Et si tu la sauves? Si tu atteins l'île au milieu des orages, sur ton cheval, et que tu la sauves? Grand Pachachaca, rivière maudite, c'est ça que je voudrais! Mon cheval connaît encore mieux que moi les ruses de ses eaux. Parce qu'il est profond, il coule entre des parois abruptes où s'étirent comme des serpents les cactus épineux, tout laids et couverts de parasites, les Indiens le craignent. Mon cheval le nargue. Je l'ai dressé et il m'a dressé. Des fois nous traversons le fleuve près d'une falaise, pour le seul plaisir d'aller toucher le roc d'en face. Les Indiens disent que ma force est dans  mes taches, que je suis ensorcelé. C'est drôle, non? Je crois que même ma mère se demande si ce n'est pas vrai. Elle me regarde parfois, toute songeuse, et examine mes taches... Mon père, lui, il ne fait qu'en rire. Il est content et il me donne des chevaux...
     Antéro valait plus que moi puisqu'il avait exploré la rivière, une terrible rivière. Pachachaca! "Pont sur le monde." La voix d'Antéro était semblable à celle du Pachachaca en colère. Quand il aurait dépassé la timidité des premiers jours, il aurait le langage qu'il fallait pour parler à Salvinia. "Ou il l'effraiera, ou il la conquerra", pensai-je.

PP. 152 à 155.

samedi 21 novembre 2015

L'obscène oiseau de la nuit - José Donoso - Extrait II

Mon père n'avait pas souvenir que de son propre père, le mécanicien de locomotive ; plus loin régnait exclusivement l'obscurité des gens de notre espèce, sans histoire propre à la famille, qui appartiennent à la masse où les identités et les faits s'estompent pour engendrer des légendes et des traditions populaires. Il n'avait pas mémoire de notre histoire, ce n'était qu'un Peñaloza, maître d'école de gosses têtus qui lui tapaient sur les nerfs. J'entends encore la voix de mon père sous notre fétide lampe de paraffine. Le soir, après avoir mangé n'importe quel fricot qui devait d'avantage à l'imagination de ma mère qu'aux matières grasses, mon père traçait des plans pour moi, pour que j'arrive d'une façon ou d'une autre à appartenir à quelque chose de différent du vide de notre triste famille sans histoire ni traditions, ni rites ni souvenirs, et la nuit nostalgique s'allongeait dans l'attente de sa voix insistante qui tombait du plafond dans une petite bassine le contredisait avec obstination. Mon père m'expliquait tout. Il exigeait sans exiger, avec la véhémence   de sa main tendre mais pudique qui voulait toucher la mienne sans oser le faire sur le tapis de table  brodé par ma sœur, lequel réussissait à dissimuler que la table était ordinaire mais non qu'elle boitait. Oui, papa, oui, c'est possible, pourquoi pas, je vous le promets, je vous le jure qu'au lieu de ce triste visage sans traits des Peñaloza, je vais acquérir un masque magnétique, un visage grand, lumineux, souriant, pleins de caractère, que personne ne manquera d'admirer. Et comme compatissant avec mon entreprise inutile, ma mère levait les yeux une seconde pour me regarder, et puis elle se concentrait à nouveau sur le jupon de quelque richard du quartier, qu'elle était en train de repriser. Quelqu'un, être quelqu'un. Dès le premier instant, ma mère sut que je ne serais jamais quelqu'un. C'est peut-être pour cela, malgré les sacrifices qu'elle faisait pour étayer nos rêves auxquels elle ne croyait pas, que je l'ai si complètement oubliée. Je ne me suis jamais senti lié à elle, elle restait à la périphérie, elle s'occupait de nous, mais elle ne s'immergea jamais dans ce qui nous entraînait, mon père, ma sœur et moi. Être quelqu'un. Oui, Humberto, me disait mon père, être un monsieur. Il avait, lui, la déchirante certitude de n'être pas un. De n'être personne. De ne pas avoir de visage. De ne même pas pouvoir se fabriquer un masque pour cacher son avidité de ce visage qu'il n'avait pas, car il était né sans visage et sans droit au nom de monsieur, seule façon d'avoir un visage. Il avait que la diction ridiculement appliquée d'un petit maître d'école et l'angoisse de payer ses dettes à temps, choses qui, je le sus depuis, ne sont pas des attributs essentiels des monsieurs.

PP. 89 et 90.

lundi 12 octobre 2015

L'obscène oiseau de la nuit - José Donoso - Extrait



... Il y a des centaines de pièces, grandes et en bon état, toutes vides, choisissez celles que vous voulez, le Mudito et moi nous vous les arrangerons à votre commodité, non, ma mère, nous avons peur, elles sont trop grandes et trop hautes de plafond, et les murs trop épais, on peut être beaucoup mort ou avoir beaucoup prié dans ces chambres, et ça fait peur, elles sont humides, mauvaises pour les rhumatismes, elles sont vastes et sombres, il y a trop de place, et nous, nous ne sommes habituées à des pièces aussi spacieuses, car nous sommes des bonnes accoutumées à habiter des canfouines minuscules toutes pleines d'objets, sur le derrière de la maison de nos patrons, non, non, mère Benita, merci, nous préférons ces guérites fragiles construites à l'abri des galeries, car nous voulons être le plus près possible les unes des autres pour percevoir une autre respiration dans la cabane d'à côté, l'odeur des vieilles feuilles de thé, un autre corps qui ressemble au nôtre, s'agitant dans sa propre insomnie de l'autre côté de la cloison, les toux, les pets, les borborygmes et les cauchemars : oui, qu'est-ce que ça peut faire, le froid qui se glisse par les fentes des planches mal ajustées, pourvu qu'on soit ensemble malgré l'envie et la jalousie, malgré la peur qui contracte nos bouches édentées et plisse nos yeux chassieux, ensemble pour aller en bande le soir à la chapelle, parce qu'on a peur d'y aller seule, mutuellement agrippées à nos haillons, traversant les cloîtres, les passages comme des tunnels qui n'en finissent pas, les galeries sans lumière où un papillon de mite va peut-être me frôler la figure et me faire hurler, j'ai peur qu'on me touche dans le noir quand je ne sais pas qui c'est, ensemble pour chasser les ombres qui se détachent des poutres et avancent en s'allongeant devant nos yeux quand la pénombre commence...
... attends, Carmela, mais la Carmela attend ce qu'elles attendent toutes, les mains croisées sur la jupe, le regard fixe à travers les grumeaux résineux accumulés dans leurs yeux, d'apercevoir ce qui avance et grandit et commence à leur cacher la lumière, un peu, au début, puis presque toute la lumière, et ensuite toute la lumière, toute, toute, les ténèbres soudain où l'on ne peut pas crier parce que dans le noir on ne peut pas trouver sa voix pour appeler au secours, et on s'enfonce, on se perd, dans les ténèbres soudaines d'une nuit quelconque... Et en attendant, les vieilles balayent un peu, comme elles ont fait toute leur vie, ou raccommodent, ou lavent, ou pèlent des pommes de terre ou bien ce qu'il y a à laver ou à peler, pourvu que ça ne demande pas beaucoup de force, parce que, de la force, il ne leur en reste plus, leurs jours sont semblables, chaque matin est la répétition du précédent, chaque après-midi la copie de ceux de toujours, elles prennent le soleil assises dans le caniveau d'un cloître, elles chassent les mouches qui se gorgent de leur bave, de leurs boutons, les coudes cloués aux genoux et les mains couvrant leur visage, lasses d'attendre comme elles ont toujours attendu, dans d'autres cours près d'autres piliers, derrière les carreaux d'autres fenêtres...

PP. 21 et 22.