samedi 4 février 2017

Notre Village - Maria Arguedas - Yawar fiesta


     Voir notre village depuis un col, depuis un sommet où il y a des saywas (1) de pierre et jouer à la quena, au charango (2) où à l'harmonica le huayno (3) du retour ! Voir notre village d'en haut, contempler sa tour blanche solide et massive, contempler le toit rouge des maisons sur les versants, sur la colline ou dans le vallon, les toits où brillent de larges bandes de chaux ;  contempler dans le ciel au-dessus du village les buses et les éperviers noir en plein vol, parfois le condor qui déploie ses grandes ailes au vent ; entendre le chant des coqs et l'aboiement des chiens qui gardent les enclos. Et s'asseoir un moment là-haut pour chanter d'allégresse. Ça, les gens de la côte ne peuvent pas le faire.

Yawar fiesta (La fête du sang) par José Maria Arguedas; pp. 10.

(1) saywas : monticule magique de pierres.
(2) charango : petite guitare indienne au nombre de cordes variable.
(3) huayno: air quechua.

lundi 21 novembre 2016

Lezama Lima - Paradisio - La raison et le mystère ultime de la préférence maternelle...


     La mère d'Alberto voyait en son fils l'incarnation de tout un système de fortifications supposées, pour défendre la thèse de perfection de chaque membre déterminé de la famille, perfection dont toutes les familles croient relever; pour réduire à néant le petit ou le grand défaut de ces candides brebis égarées, elles leur attribuent tous les dons, toutes les essences qualitatives. Redoutant une réaction imprévisible, les mères vivent aux aguets pour éviter à ce type d'enfant les moindres ennuis, les plus minuscules obstacles ; elles veulent ainsi faire croire aux étrangers que tous ces soins viennent récompenser une conduite que ne permettent pas d'apprécier à sa juste valeur ses jours exceptionnels de dérèglement, mais un immense cercle propice où l'on tente de définir avec une notoire et pieuse injustice, en un mystérieux paradoxe, cette incomprehensible dérivation d'une chaîne événementielle qui rompt le style d'une famille, la qualification qu'un groupe a réussi à atteindre, en des siècles ou presque. Leur petit diabolisme procure à ce genre d'enfants qui constituent, on vient de le dire, l'exception à l'accord total obtenu par une famille, les preferences de la tendresse defensives des mères qui, de la sorte, rendent indéchiffrable non moins mystérieuse l'approche de leur bonté pour l'enfant préféré ; il semble en effet qu'à travers ces enfants ayant un penchant, même léger, au mal, il se livre un premier combat entre la mère et les démons qui montent à l'assaut de la forteresse familiale par une de ses tours les plus faibles. Tels sont les sacrifices des confins de la raison et le mystère ultime. Ainsi les mères aimeraient-elles, avec cette preference qu'elles ont en fin de compte, et précisément à cause de leur carapace d'incoercible bonté, qu'on les juge aussi démoniaques. De même que parfois dans le choeur grec, entre parents dont les liens spirituels semblent être plus forts que ceux du sang, ..., si l'un s'attribue un défaut majeur, l'antistrophe du choeur, le parent aimant ou l'ami passionne répondent en s'attribuant, en s'inventant des défauts qui tendent à atténuer l'effet produit par la confession du sujet soumis à des lois inconnues de la gravitation humaine...

Lezama Lima, Paradisio, pp. 243 et 244.

vendredi 14 octobre 2016

Lezama Lima - Paradisio - Une antique grandeur - Extrait

     En ce vendredi ivre, le jour où mes continents se rencontrent, dans ma vie de lecteur, non une page est tournée; mais deux !

     J'ai compris que le lecteur en moi est un homme archaïque ou, comme le dirait le plus archaïque des hommes modernes, Pier Paolo Pasolini, "hiérosémique". C'est-à-dire, lecture (même de la réalité) comme une suite de signes sacrés: un arbre n'est plus un arbre "moderne" (qui absorbe du Co2 le jour et le O2 la nuit) mais est un Aâessas, un "Saint-Protecteur".

     C'est donc ainsi que je l'ai compris : En ce vendredi, pas seulement ivre mais profondément archaïque, pendant lequel pas seulement des continents mais deux mondes se rencontrent, le lecteur archaïque en moi a manifesté son ivresse à la lecture de deux pages de José Lezama Lima.

     Les deux pages sont ci-dessous.



     Les soldats passaient à toute vitesse comme si un clairon les appelait de loin. Quelques-uns, en passant, dirent à Mamita que Vivo avait disparu, qu'il ne serait pas présent à l'appel et qu'en cas de guerre, on paye cette faute du prix de sa tête. Vivino, Vivo comme on l'appelait par élision créole, plutôt par simple jeu de syllabes que par allusion à sa perspicacité (car de tous les frères il était le plus mollasson et le plus somnolent, étant le plus jeune et le plus gâté par Mamita), se trouvait à ce moment de la vie où la peau et la bouche sont encore adolescentes, mais où le corps gravite déjà vers d'autres âges plus ternes. Avec sa nervosité raffinée et contenue de créole, Mamita, en ces moments de remous et de confusion, se mit à chercher une pièce de vingt centimes dans cette tour de tiroirs superposés qu'était son armoire, pour aller chez le Colonel, voir sa femme et lui offrir une boîte de gâteaux, car elle avait cette délicieuse habitude des créoles qui consiste à préparer le terrain par des attentions et des compliments naïfs et affectueux, marqués par une noble et ingénieuse disproportion entre le bien sollicité et l'insignifiance de l'offrande introductrice, coutume bien éloignée de l'épaisse flagornerie espagnole. Parmi le brouhaha des fifres et des soldats à moitié vêtus qui surgissaient en empoignant leur baïonnette, Mamita avançait, s'enquérant et de présentant comme l'ancienne des protégés du Colonel. Elle avait l'obsession qu'on allait fusiller Vivo et, pour l'empêcher, elle n'hésitait pas à se plonger dans le tumulte criard qui régnait à ce moment-là au camp. Le Colonel recevait et donnait des ordres, avec l'assurance de celui qui sait que les évènements sont bien au-dessous de ses possibilités ; au milieu de ce chaos régularisé, la femme du Colonel fit parvenir entre les mains de son mari la boîte de gâteaux que Mamita lui envoyait. Il partit d'un grand rire en voyant la petite vieille qui avait traversé tout le camp chamboulé avec sa boîte de gateaux, pour empêcher Vivo d'être fusillé. Malgré sa brièveté, la scène eut quelque chose d'une antique grandeur (1), conduite qu'elle était avec la grâce créole. Mamita s'arrêta devant celui qu'elle reconnaissait non seulement comme chef du camp, mais aussi comme chef hiératique, lointain mais efficace et sans appel de sa famille, et lui dit : " Mon Colonel, il y a trois jours que je ne sais pas où est passé Vivo et j'ai peur qu'on le fusille comme déserteur. " Cette phrase qu'elle articulait avait jailli de son tremblement, de la peur qui la pétrifiait, mais en même temps, elle était comme ces divinités homériques qui parcouraient les camps, déguisées en aurore ou en rosée, par-dessus la tête des guerriers tapis derrière la colline. Mamita retrouva son animation de vieille créole en voyant le Colonel ouvrir la boîte et brandir un gâteau aux pommes. "Marmita, dit-il, Vivo se sent mieux qu'une chèvre dans la brise. " Il avait plaisir à choisir une phrase gracieusement vulgaire, ou proverbiale, pour y insérer de légères modifications sémantiques ou phonétiques. Cette expression de " chèvre dans la brise ", on voyait bien qu'elle était d'avantage le fruit de sa vigueur que d'audaces de langage inaccoutumées. Il disait parfois, en accouplant le début d'un proverbe à quelque axiome mathématique : " L'oeil du maître grossit le cheval, dont on prend pour multiplicateur le nombre inférieur. " Trop créole pour s'en tenir à la vulgarité étrangère des proverbes, il les ornait de la frange de quelque chose d'imprévisiblement déplacé, jailli de ses souvenirs enfantins d'axiomes mathématiques les plus élémentaires. " J'ai envoyé Vivo, ajouta-t-il, en mission au Mexique ; il n'a rien dit, car mes ordres étaient de parler peu et de partir vite. Je sais qu'il va très bien et qu'il ne lui arrivera rien. Tu peux aller tranquille, avec ma pensée affectueuse, Mamita. " La petite vieille voulait lui baiser les mains, mais le Colonel lui imposa une accolade nerveuse et rapide. Depuis qu'elle était arrivée de Sancti Spiritus avec une recommandation de son parent le colonel Mendez Miranda et que José Eugenio Cemi avait commencé à protéger ses trois petits-enfants, jusqu'au jour où il l'avait envoyé chercher pour lui donner le poste de concierge de l'école du camp, il venait à Marmita, chaque fois qu'elle approchait son protecteur, une espèce de joie craintive, pleine d'appréhension, car elle savait d'intuition que ce soutien apporté à tant de personnes était toujours serré de près par la mort. Il lui semblait que l'impression de sécurité procurée par l Colonel était due à ce que la mort était toujours si proche de lui qu'il n'y avait aucune raison de le craindre, comme ces dogues qui nous entourent dans les parties de chasse et dont personne ne redoute les coups de crocs. La première fois que Mamita l'avait approché pour lui apporter la lettre de recommandation, il lui avait dit d'amener l'aîné de ses petits-enfants et de revenir deux mois plus tard pour qu'il fît entrer les deux autres frères dans l'armée et, en outre, d'amener Truni pour qu'elle jouât avec sa fille : Mamita le vit dès lors sous l'aspect du dieu des récoltes opimes qui, armé d'une corne d'abondance, inonde les brumes et les divinités hostiles. Son destin semblait être de féconder l'unité heureuse et de prolonger l'instant où il nous est donné de contempler les rouages de l'intégration et de l'harmonie.

(1): En français dans le texte.

Paradisio, pp. 44. à 46.

lundi 11 janvier 2016

Les fleuves profonds - José Maria Arguedas - Extrait: Antéro le collégien


Antéro resta muet.
Quand Salvinia ferma la grille et me dit au revoir d'un geste, Antéro recouvra l'usage de la parole, il dit très bas :
     - Adieu, ma reine, adieu !
     Peut-être l'entendit-elle, mais elle ne laissa rien paraître. Elle s'éloigna d'un pas gracieux.
     - Elle est jolie, très jolie, lui dis-je.
     - Tu sais pourquoi ? me dit-il. Quand ils sont immobiles ses yeux ont l'air de bouder un peu ; ils ne regardent pas de la même façon. Dans cette différence il y a une hésitation du cœur, sa beauté reste pensive. Autre chose ! Quand les yeux de ma reine s'immobilisent on voit mieux leur couleur. Quelle est-elle ? Tu pourrais le dire, toi ?
     - Non, Antéro, je sais qu'ils ont la couleur du zumbayllu (une toupie indienne), du chant du zumbayllu.
     - C'est vrai, c'est vrai ! Mais c'est à autre chose que je pense. C'est plus exact ! Un jour je t'emmènerai à l'hacienda de mon père. Elle est loin, sur le Pachachaca, là où commence la forêt. Personne n'est allé plus loin. Je te montrerai un bassin, là-bas, entre les falaises jaunes. Le ravin se reflète dans l'eau. C'est cette couleur-là, mon vieux ! Le jaune du précipice dans le vert de l'eau calme du Pachachaca. Si un jour j'amène Salvinia à l'hacienda, les Indiens diront que ses yeux sont faits de cette eau. C'est sûr, mon vieux. Ils croiront que je l'amène sur l'ordre de la rivière. Et c'est peut-être vrai !
     - Et le zumbayllu ?
     - Oui, elle est aussi comme le zumbaylu. Mais regarde ça, mon vieux !
     Il me montra un petit poignard qu'il avait tiré d'une gaine passé à sa ceinture. Le cuir était clouté d'argent et le manche du poignard était doré.
     - Je voudrais que quelqu'un veuille me la prendre ! Que quelqu'un se mette entre elle et moi ! J'ai envie de me battre ! s'écria Antéro. Je voudrais qu'elle me voie, du haut de son balcon, écraser un rival ou quelqu'un qui l'aurait offensée. A cheval, ce serait mieux. Je ferais caracoler ma monture et d'un coup de poitrail elle renverserait l'autre. J'ai galopé sur des chemins bordant des précipices. Ma mère en pleurait. Elle aussi en pleurera, et je serai heureux. Tu l'as entendu dire que j'étais courageux ? Pour une bêtise. Parce que j'ai fait peur à des métis qui regardaient sa maison en leur montrant mon poignard. Les Indiens et les métis sont tous soûls et ils parcourent les rues par bande, les gardes se cachent. Elle ne veut pas mais je reviendrai avec mon poignard monter la garde autour de sa maison. Si par curiosité elle regarde par la fenêtre elle me verra...
     Comme nous passions sous un lampadaire, je distinguai son visage. On voyait presque l'os de son nez et ses yeux brûlaient d'impatience.
     - Ce n'est rien. Ça ne prouve rien de montrer la garde contre des Indiens soûls. Je voudrais d'autres dangers! Je voudrais qu'elle soit allée se promener sur une île du fleuve, qu'une crue survienne et entoure l'île. Je nagerais dans les tourbillons, seul ou avec mon cheval. J'irai la sauver, mon vieux! Je la porterais, je la ramènerai chez elle. Je connais bien les fleuves en colère, ces traîtres! Je sais comment ils avancent et s'enflent, et qu'elle force ils ont! Quand il pleuvait, je me laissais emporter. Il ne faut pas essayer de couper le courant ; on lui échappe à la longue ; le courant tremble, tu laisses faire, et soudain tu lui échappe d'un léger mouvement du corps : c'est la force de l'eau qui te rejette. Ça c'est une preuve qu'on peut donner à sa bien-aimée! Et si tu la sauves? Si tu atteins l'île au milieu des orages, sur ton cheval, et que tu la sauves? Grand Pachachaca, rivière maudite, c'est ça que je voudrais! Mon cheval connaît encore mieux que moi les ruses de ses eaux. Parce qu'il est profond, il coule entre des parois abruptes où s'étirent comme des serpents les cactus épineux, tout laids et couverts de parasites, les Indiens le craignent. Mon cheval le nargue. Je l'ai dressé et il m'a dressé. Des fois nous traversons le fleuve près d'une falaise, pour le seul plaisir d'aller toucher le roc d'en face. Les Indiens disent que ma force est dans  mes taches, que je suis ensorcelé. C'est drôle, non? Je crois que même ma mère se demande si ce n'est pas vrai. Elle me regarde parfois, toute songeuse, et examine mes taches... Mon père, lui, il ne fait qu'en rire. Il est content et il me donne des chevaux...
     Antéro valait plus que moi puisqu'il avait exploré la rivière, une terrible rivière. Pachachaca! "Pont sur le monde." La voix d'Antéro était semblable à celle du Pachachaca en colère. Quand il aurait dépassé la timidité des premiers jours, il aurait le langage qu'il fallait pour parler à Salvinia. "Ou il l'effraiera, ou il la conquerra", pensai-je.

PP. 152 à 155.

samedi 21 novembre 2015

L'obscène oiseau de la nuit - José Donoso - Extrait II

Mon père n'avait pas souvenir que de son propre père, le mécanicien de locomotive ; plus loin régnait exclusivement l'obscurité des gens de notre espèce, sans histoire propre à la famille, qui appartiennent à la masse où les identités et les faits s'estompent pour engendrer des légendes et des traditions populaires. Il n'avait pas mémoire de notre histoire, ce n'était qu'un Peñaloza, maître d'école de gosses têtus qui lui tapaient sur les nerfs. J'entends encore la voix de mon père sous notre fétide lampe de paraffine. Le soir, après avoir mangé n'importe quel fricot qui devait d'avantage à l'imagination de ma mère qu'aux matières grasses, mon père traçait des plans pour moi, pour que j'arrive d'une façon ou d'une autre à appartenir à quelque chose de différent du vide de notre triste famille sans histoire ni traditions, ni rites ni souvenirs, et la nuit nostalgique s'allongeait dans l'attente de sa voix insistante qui tombait du plafond dans une petite bassine le contredisait avec obstination. Mon père m'expliquait tout. Il exigeait sans exiger, avec la véhémence   de sa main tendre mais pudique qui voulait toucher la mienne sans oser le faire sur le tapis de table  brodé par ma sœur, lequel réussissait à dissimuler que la table était ordinaire mais non qu'elle boitait. Oui, papa, oui, c'est possible, pourquoi pas, je vous le promets, je vous le jure qu'au lieu de ce triste visage sans traits des Peñaloza, je vais acquérir un masque magnétique, un visage grand, lumineux, souriant, pleins de caractère, que personne ne manquera d'admirer. Et comme compatissant avec mon entreprise inutile, ma mère levait les yeux une seconde pour me regarder, et puis elle se concentrait à nouveau sur le jupon de quelque richard du quartier, qu'elle était en train de repriser. Quelqu'un, être quelqu'un. Dès le premier instant, ma mère sut que je ne serais jamais quelqu'un. C'est peut-être pour cela, malgré les sacrifices qu'elle faisait pour étayer nos rêves auxquels elle ne croyait pas, que je l'ai si complètement oubliée. Je ne me suis jamais senti lié à elle, elle restait à la périphérie, elle s'occupait de nous, mais elle ne s'immergea jamais dans ce qui nous entraînait, mon père, ma sœur et moi. Être quelqu'un. Oui, Humberto, me disait mon père, être un monsieur. Il avait, lui, la déchirante certitude de n'être pas un. De n'être personne. De ne pas avoir de visage. De ne même pas pouvoir se fabriquer un masque pour cacher son avidité de ce visage qu'il n'avait pas, car il était né sans visage et sans droit au nom de monsieur, seule façon d'avoir un visage. Il avait que la diction ridiculement appliquée d'un petit maître d'école et l'angoisse de payer ses dettes à temps, choses qui, je le sus depuis, ne sont pas des attributs essentiels des monsieurs.

PP. 89 et 90.

lundi 12 octobre 2015

L'obscène oiseau de la nuit - José Donoso - Extrait



... Il y a des centaines de pièces, grandes et en bon état, toutes vides, choisissez celles que vous voulez, le Mudito et moi nous vous les arrangerons à votre commodité, non, ma mère, nous avons peur, elles sont trop grandes et trop hautes de plafond, et les murs trop épais, on peut être beaucoup mort ou avoir beaucoup prié dans ces chambres, et ça fait peur, elles sont humides, mauvaises pour les rhumatismes, elles sont vastes et sombres, il y a trop de place, et nous, nous ne sommes habituées à des pièces aussi spacieuses, car nous sommes des bonnes accoutumées à habiter des canfouines minuscules toutes pleines d'objets, sur le derrière de la maison de nos patrons, non, non, mère Benita, merci, nous préférons ces guérites fragiles construites à l'abri des galeries, car nous voulons être le plus près possible les unes des autres pour percevoir une autre respiration dans la cabane d'à côté, l'odeur des vieilles feuilles de thé, un autre corps qui ressemble au nôtre, s'agitant dans sa propre insomnie de l'autre côté de la cloison, les toux, les pets, les borborygmes et les cauchemars : oui, qu'est-ce que ça peut faire, le froid qui se glisse par les fentes des planches mal ajustées, pourvu qu'on soit ensemble malgré l'envie et la jalousie, malgré la peur qui contracte nos bouches édentées et plisse nos yeux chassieux, ensemble pour aller en bande le soir à la chapelle, parce qu'on a peur d'y aller seule, mutuellement agrippées à nos haillons, traversant les cloîtres, les passages comme des tunnels qui n'en finissent pas, les galeries sans lumière où un papillon de mite va peut-être me frôler la figure et me faire hurler, j'ai peur qu'on me touche dans le noir quand je ne sais pas qui c'est, ensemble pour chasser les ombres qui se détachent des poutres et avancent en s'allongeant devant nos yeux quand la pénombre commence...
... attends, Carmela, mais la Carmela attend ce qu'elles attendent toutes, les mains croisées sur la jupe, le regard fixe à travers les grumeaux résineux accumulés dans leurs yeux, d'apercevoir ce qui avance et grandit et commence à leur cacher la lumière, un peu, au début, puis presque toute la lumière, et ensuite toute la lumière, toute, toute, les ténèbres soudain où l'on ne peut pas crier parce que dans le noir on ne peut pas trouver sa voix pour appeler au secours, et on s'enfonce, on se perd, dans les ténèbres soudaines d'une nuit quelconque... Et en attendant, les vieilles balayent un peu, comme elles ont fait toute leur vie, ou raccommodent, ou lavent, ou pèlent des pommes de terre ou bien ce qu'il y a à laver ou à peler, pourvu que ça ne demande pas beaucoup de force, parce que, de la force, il ne leur en reste plus, leurs jours sont semblables, chaque matin est la répétition du précédent, chaque après-midi la copie de ceux de toujours, elles prennent le soleil assises dans le caniveau d'un cloître, elles chassent les mouches qui se gorgent de leur bave, de leurs boutons, les coudes cloués aux genoux et les mains couvrant leur visage, lasses d'attendre comme elles ont toujours attendu, dans d'autres cours près d'autres piliers, derrière les carreaux d'autres fenêtres...

PP. 21 et 22.

samedi 10 octobre 2015

Parmi les écoliers - William Butler Yeats

I
J’avance dans la classe, questionnant.
Une vieille nonne répond, douce coiffe blanche.
Les enfants apprennent le chant, les nombres
Et à lire, et l’histoire, et à couper
Et coudre, et être nets en chaque chose
Comme le veut le siècle. Ces yeux d’enfants
Regardent, c’est l’étonnement d’une seconde,
Ce notable souriant, d’une soixantaine d’années.

II
Mais moi, je rêve
D’un corps, est-ce Léda, penché
Sur un feu qui s’éteint ; et du récit
Qu’elle avait fait de quelque réprimande
D’un jour de son enfance soudain tragique.
Un récit grâce auquel nos deux natures
Avaient paru se fondre, par sympathie
De jeunes gens, en une seule sphère ; ou comme
Platon eût dit, ou presque, ne plus être
Que le blanc et le jaune d’un même œuf.

III
Et pensant à cette douleur, à cette rage
Qu’elle avait éprouvées, alors, je regarde, ici,
Cet enfant ou cet autre, me demandant
Si elle était comme cela, à ce même âge,
Puisque même les filles du cygne peuvent tenir
Un peu des barboteurs de leur ascendance.
Avait-elle ce teint, cette chevelure ?
Mais soudain mon cœur saute, devient fou :
Elle est là devant moi, petite fille.

IV
Et pourtant son image présente m’envahit.
Quel artiste du Quattrocento l’a façonnée
Ainsi, creuse de joue, a-t-elle bu
Le vent, s’est-elle nourrie d’ombres ? Moi aussi,
Bien que jamais de race lédéenne,
J’avais un fier plumage, autrefois... Laissons,
Rendons plutôt sourire pour sourire,
Montrons que cet épouvantail est sans malice.

V
Ah, quelle jeune mère, dont les genoux
Portent la forme qu’a trahie le miel de naître
Et qui doit geindre, ou s’assoupir ou se débattre
Comme le veut ce philtre ou le souvenir,
Pourrait penser que son enfant, le verrait-elle
Avec soixante hivers ou plus sur le crâne,
Est la compensation de ses douleurs
Quand il est né, ou de son inquiétude
Quand il a pris le chemin de la vie ?

VI
Pour Platon la nature n’est que l’écume
Qui joue sur l’archétype qui n’est qu’ombre.
Aristote, de plus de sens, frappait de verges
Le derrière d’un roi des rois.
Et Pythagore l’illustre, à la cuisse d’or,
Raclait sur son violon ce que les astres
Ont à chanter aux Muses, qui s’en moquent.
Mais tous de vieilles nippes sur des bâtons.

VII
Mères, nonnes, toutes adorent des images,
Mais l’image qu’un cierge éclaire, ce n’est pas
Ce qui émeut le rêve d’une mère,
Elle a trop de la paix du marbre, du bronze,
Bien qu’elle aussi brise des cœurs. – Présences
Que savent la passion, la piété, l’amour
Et qui disent du ciel toute la gloire,
Pérennités qui raillent le temps terrestre,

VIII
L’enfantement fleurit ou se fait danse
Si le corps, ce n’est plus ce que meurtrit l’âme,
Ni la beauté le fruit de sa propre angoisse,
Ni la sagesse l’œil cerné des nuits de veille.
Ô châtaignier, souche, milliers de fleurs,
Es-tu le tronc, la fleur ou le feuillage ?
Ô corps que prend le rythme, ô regard, aube,
C’est même feu le danseur et la danse.


Among School Children
I
I walk through the long schoolroom questioning;
A kind old nun in a white hood replies;
The children learn to cipher and to sing,
To study reading-books and history,
To cut and sew, be neat in everything
In the best modern way—the children's eyes
In momentary wonder stare upon
A sixty-year-old smiling public man.

II
I dream of a Ledaean body, bent
Above a sinking fire, a tale that she
Told of a harsh reproof, or trivial event
That changed some childish day to tragedy—
Told, and it seemed that our two natures blent
Into a sphere from youthful sympathy,
Or else, to alter Plato's parable,
Into the yolk and white of the one shell.

III
And thinking of that fit of grief or rage
I look upon one child or t'other there
And wonder if she stood so at that age—
For even daughters of the swan can share
Something of every paddler's heritage—
And had that colour upon cheek or hair,
And thereupon my heart is driven wild:
She stands before me as a living child.

IV
Her present image floats into the mind—
Did Quattrocento finger fashion it
Hollow of cheek as though it drank the wind
And took a mess of shadows for its meat?
And I though never of Ledaean kind
Had pretty plumage once—enough of that,
Better to smile on all that smile, and show
There is a comfortable kind of old scarecrow.

V
What youthful mother, a shape upon her lap
Honey of generation had betrayed,
And that must sleep, shriek, struggle to escape
As recollection or the drug decide,
Would think her son, did she but see that shape
With sixty or more winters on its head,
A compensation for the pang of his birth,
Or the uncertainty of his setting forth?

VI
Plato thought nature but a spume that plays
Upon a ghostly paradigm of things;
Solider Aristotle played the taws
Upon the bottom of a king of kings;
World-famous golden-thighed Pythagoras
Fingered upon a fiddle-stick or strings
What a star sang and careless Muses heard:
Old clothes upon old sticks to scare a bird.

VII
Both nuns and mothers worship images,
But those the candles light are not as those
That animate a mother's reveries,
But keep a marble or a bronze repose.
And yet they too break hearts—O Presences
That passion, piety or affection knows,
And that all heavenly glory symbolise—
O self-born mockers of man's enterprise;

VIII
Labour is blossoming or dancing where
The body is not bruised to pleasure soul,
Nor beauty born out of its own despair,
Nor blear-eyed wisdom out of midnight oil.
O chestnut tree, great rooted blossomer,
Are you the leaf, the blossom or the bole?
O body swayed to music, O brightening glance,
How can we know the dancer from the dance?