jeudi 27 juillet 2017

LE DÉFI DE LA CRÉATION - Juan Rulfo


Ce texte est la transcription d'une causerie donnée par Juan Rulfo à l'Université Nationale Autonome de Mexico en 1980. L'auteur a choisi de lui conserver son style parlé.

Malheureusement, je n'ai jamais eu personne pour me raconter des histoires; dans notre village, les gens sont d'un naturel renfermé, oui, on y est soi-même un étranger. Ils sont là, à bavarder; ils s'installent dans leurs fauteuils de bois et de cuir l'après-midi, pour se raconter des histoires et ce genre de choses ; mais dès qu'on s'approche, ils se taisent ou bien ils se mettent à parler du temps qu'il fait : " Aujourd'hui on dirait qu'il va pleuvoir, on dirait que v'la les nuages qui s'amènent... ". Enfin, je n'ai pas eu cette chance : écouter mes aînés raconter des histoires : c'est pour ça que j'ai été obligé d'en inventer et je crois que, précisément, un des principes de la création littéraire, c'est l'invention, l'imagination. Nous sommes des menteurs : tout écrivain créatif est un menteur, la littérature est mensonge : mais une recréation de réalité résulte de ce mensonge : recréer la réalité est donc un des principes fondamentaux de la création.
Je pense qu'il y a trois pas : le premier consiste à créer le personnage, le deuxième à créer l'atmosphère où va évoluer ce personnage et le troisième la façon de parler de ce personnage, la façon qu'il aura de s'exprimer. Ces trois points d'appui sont tout ce dont on a besoin pour raconter une histoire ; ceci dit, j'ai peur de la page blanche et surtout du crayon, car j'écris à la main, mais je voudrais dire, plus ou moins, d'une manière très personnelle, quels sont mes procédés. Quand je commence à écrire, je ne crois pas à l'inspiration ; la question de l'écriture est une question de travail ; de se mettre à écrire au petit bonheur et noircir des pages et des pages, de sorte que jaillisse soudainement un mot qui nous donne la clef de ce qu'il faut faire, de ce que cela va être. Quelquefois, il arrive que j'écrive cinq, six ou dix pages et n'apparaît pas le personnage que je souhaitais voir apparaître, ce personnage vivant qui doit évoluer de lui-même. Soudain il apparaît, il surgit on suit sa trace, on suit ses pas. Dans la mesure où il devient vivant, on peut alors voir où il se dirige ; à sa suite il vous conduit, par des chemins qu'on ne connaît pas soi-même, mais qui, puisqu'il est vivant, vous mènent jusqu'à une réalité, ou une irréalité, si l'on veut : en même temps, on parvient à créer ce qui peut être dit, ce qui à la fin, semble avoir eu lieu, ou aurait pu avoir lieu, ou pourrait avoir lieu, mais n'a jamais eu lieu. Alors, je crois, moi, dans cette question de la création, il est fondamental de se représenter ce que l'on sait, quels sont les mensonges que l'on va raconter ; comprendre que si l'on rentre dans le domaine de la vérité, dans la réalité des choses que l'on connaît, dans ce que l'on a soi-même vu ou entendu, on est en train de faire de l'histoire, du reportage.
Le roman dit-on est un genre qui embrasse tout, c'est un sac qui peut tout contenir, contenir des nouvelles, du théâtre ou de l'action, des essais philosophiques ou non philosophiques, une série de thèmes avec lesquels on va remplir ce sac ; par contre, dans le cas de la nouvelle on doit restreindre, se résumer, et en quelques mots à peine, dire ou raconter une histoire. Il est extrêmement difficile qu'en trois, quatre ou dix pages l'on parvienne à raconter une histoire que d'autres racontent en deux cents pages ; voilà plus ou moins l'idée que je me fais de la création, du principe de la création, du principe de la création littéraire ; c'est clair que mon exposé n'est pas un exposé brillant, que je suis en train de vous parler de façon très élémentaire, parce que, en réalité je suis, moi très élémentaire, parce que, en réalité j'ai moi très peur des intellectuels, quand je vois un intellectuel, je l'esquive, et je considère que l'écrivain doit être le moins intellectuel de tous les penseurs, parce que ses idées et ses réflexions sont des choses extrêmement personnelles, dont on ne voit pas pourquoi elles devraient avoir une influence quelconque sur les autres ; il ne doit pas essayer d'influencer autrui ne faire ce qu'il veut que les autres fassent ; quand on parvient à cette conclusion, quand on arrive à ce lieu, ou bien appelons-le fin, alors on sent que l'on a réussi quelque chose.
A moi, mes concitoyens ont souvent reproché de raconter des mensonges, de ne pas faire de l'histoire, le fait que tout ce que je raconte ou écris, disent-ils, n'a jamais eu lieu et c'est vrai. Ce qui est primordial pour moi c'est l'imagination : à l'intérieur de ces trois points d'appui dont on parlait sous peu, l'imagination circule ; l'imagination est infinie, elle n'a pas de limite, et il faut briser là où se referme le cercle ; il y a une issue, il est possible qu'il y ait une issue de secours, et par cette issue il faut échapper, Il faut s'en aller. Ainsi autre chose apparaît que l'on appelle l'intuition : l'intuition vous conduit à penser quelque chose qui n'a pas eu lieu mais qui est en train d'avoir lieu dans l'écriture. Concrètement, on travaille avec : l'imagination, l'intuition et l'apparence d'une vérité. Quand ceci est atteint, alors on réussit l'histoire que l'on veut faire connaître : le travail est solitaire, le travail collectif en littérature est inconcevable, et cette solitude vous conduit à vous transformer en une espèce de médium de choses que l'on ne connaît pas soi-même, mais que, sans savoir de quoi il s'agit, seul l'inconscient, ou l'intuition vous conduit à créer et créer encore.
Je crois que c'est cela, en principe, la base de tout récit, de toute histoire que l'on souhaite raconter. Maintenant, il y a un élément de plus, quelque chose encore d'extrêmement important et c'est le désir de raconter quelque chose ayant trait à certains thèmes ; nous savons parfaitement qu'il n'y a que trois thèmes essentiels ; l'amour, la vie et la mort. Il n'y en n'a pas d'autres, il n'y a pas d'autres sujets, et c'est pour ça que, afin de saisir leur déroulement naturel, il faut savoir de quelle façon les traiter, quelle forme il faut leur donner ; éviter de répéter ce que d'autres ont déjà dit. Alors, le traitement que l'on fait subir à une nouvelle nous conduit, même si ce thème a déjà servi un nombre infini de fois, à dire les choses autrement ; nous racontons ce qu'on raconte depuis Virgile jusqu'à je ne sais qui encore, les Chinois ou qui que ce soit. Mais il faut chercher le fondement, la façon de traiter le sujet, et je crois que la création littéraire, la forme - on l'appelle la forme littéraire - est ce qui régit, ce qui fait qu'un récit ait de l'intérêt et mérite l'attention des autres. Une fois qu'un livre ou une nouvelle a été publié, ce livre est mort : l'auteur n'y pense plus. Avant, par contre, s'il n'est pas encore tout à fait terminé, cela lui tourne sans cesse dans ta tête ; le sujet continue de vous hanter jusqu'au moment où l'on comprend qu'il n'est pas encore achevé ; que quelque chose est resté dedans ; il faut alors recommencer l'histoire, il faut trouver la faille, repérer le personnage qui ne s'est pas mis en mouvement de lui-même. Dans mon cas, j'ai la caractéristique de m'éliminer moi-même du récit, je ne raconte jamais une histoire qui comporte des expériences personnelles ou des éléments autobiographiques, ou quoi que ce soit vu en entendu par moi, je dois toujours l'imaginer ou le recréer ou, à la limite, j'y trouve un simple point d'appui. C'est là le mystère, ta création littéraire est mystérieure, mais le mystère provient de l'intuition ; l'intuition elle-même est mystérieure, et l'on parvient à la conclusion que si le personnage ne fonctionne pas et que l'auteur doit l'aider à survivre alors il y a immédiatement échec. Je suis en train de parler de choses élémentaires, vous devez m'en excuser, mais c'est cela mon expérience ; je n'ai jamais raconté quoique ce soit qui ait eu lieu réellement ; je me fonde sur l'intuition et en son sein surgit ce qui ne provient pas de l'auteur. Le problème comme je viens de le dire consiste à trouver le sujet, le personnage et ce que ce personnage va faire, la façon dont il va devenir vivant. A l'instant même où l'auteur fait violence au personnage, il se met dans une impasse. Une des choses les plus difficiles que j'ai dû accomplir, c'est très précisément l'élimination de l'auteur, de moi-même. Je laisse ces personnages fonctionner par eux-mêmes et sans mon intervention parce qu'alors je m'enfonce dans les divagations propres à l'essai, dans des élucubrations ; on arrive à y insérer ses propres idées, on se prend pour un philosophe, enfin, et l'on tente d'amener les autres à croire en l'idéologie qui est la vôtre, en votre façon personnelle de concevoir la vie ou le monde, les êtres humains, le principe moteur des actions humaines. Quand cela a lieu, on devient essayiste. Nous connaissons de nombreux romans-essais, un grand nombre d'œuvres littéraires qui sont des romans-essais ; mais en général, le genre qui s'y prête le moins c'est la nouvelle. Pour moi la nouvelle est un genre qui est, en réalité, plus important que le roman, parce qu'il faut se concentrer en quelques pages pour dire beaucoup de choses, il faut résumer, il faut se retenir ; en cela l'auteur de nouvelles ressemble au poète, au bon poète. Le poète doit tout le temps tirer les rênes du cheval, et éviter de s'emballer ; s'il s'emballe et écrit pour écrire, les mots sortent de sa bouche l'un après l'autre et alors il échoue. L'essentiel est précisément de se contenir, de ne pas s'emballer, de ne pas se vider : la nouvelle possède cette particularité ; moi, précisément je préfère la nouvelle, avant tout, au roman, car le roman se prête énormément à ces divagations.
Comme vous savez bien vous tous, il n'y a pas d'écrivain qui écrive tout ce qu'il pense, il est extrêmement difficile de transposer la pensée dans l'écriture, je crois que personne ne le fait, que personne ne l'a fait, mais qu'une multitude de choses se perdent dès qu'on les développe. Cela est douloureux mais c'est ainsi. On ne peut pas refléter toute la pensée en un récit, beaucoup de choses restent que l'on voudrait avoir dit et jamais l'on ne parvient à les développer ; c'est cela plus ou moins, d'après moi le cycle de la création, tout au moins tel que moi je l'ai pratiqué. Maintenant il faut dire que c'est le lecteur, non pas l'auteur qui fournit le résultat ; l'auteur ne sait pas si ça a marché, il sait que cela n'a pas été parfaitement dit, qu'il n'a pas dit ce qu'il voulait dire, qu'il a laissé un tas de choses à l'extérieur ; mais au moins quelque chose de ce qu'il a voulu exprimer y demeure, et c'est au lecteur d'en juger.

Traduction de Enrique Hett.

lundi 26 juin 2017

Les Serranos - La ville et les chiens - Extrait


      Par contre, qu'est-ce ça m'a choqué en entrant ici (un college) de voir cette quantité de serranos. On dirait que toute la Puna s'est donné rendez-vous ici, ..., vingt dieux, des serranos jusqu'au bout des ongles, comme ce pauvre Cava. Dans la section il y en a plusieurs mais chez lui ça se voyait plus que chez n'importe qui d'autre. Ces cheveux! J'arrive pas à m'expliquer comment un homme peut avoir des cheveux raides. Il y a pas de doute, ça lui faisait honte. Il voulait se les aplatir et il s'achetait je ne sais quelle brillantine, il s'en baignait la tête pour que ses cheveux ne se hérissent pas, il devait en avoir mal au bras à force de se peigner et de se passer des saloperies. On aurait dit qu'ils se fixaient lorsque, tac, un cheveux se relevait, puis un autre, et puis cinquante, et puis mille, surtout ceux des pattes, là où les cheveux des serranos se hérissent comme des aiguilles, et derrière aussi, au-dessus de la nuque. Le serrano Cava était à moitié fou tellement on lui en faisait baver à cause de ses cheveux et de sa brillantine qui répondait une odeur dégueulasse de pourriture. Je me rappellerai toujours comme on lui en faisait baver quand il se ramenait avec la tête brillante, on l'entourait tous et on se mettait à compter, un, deux, trois, quatre, à tue-tête, on était pas arrivé à dix que ses cheveux avaient déjà sautés, il en était vert, et ses cheveux qui sautaient l'un après l'autre, avant qu'on ait compté jusqu'à cinquante, ses cheveux lui faisaient comme un chapeau d'épines.

La ville et les chiens, Mario Vargas Llosa, pp. 305.

samedi 10 juin 2017

Tous sangs mêlés - José Maria Arguedas - Extrait

    Hommes et femmes essayaient d'assimiler rapidement les manières liméniennes, ils apprenaient les danses à la mode, adoptaient les vêtements et les coiffures imposés par l'influence américaine. La plupart de ces émigrés mettaient de l'exagération dans leur façon de s'urbaniser ; et de danser les danses à la mode ; voulant montrer qu'ils les connaissaient parfaitement, ils donnaient à l'affluence serrée des salles louées un air grotesque et triste à la fois pour un spectateur sensible. Il était évident que nombre de ces couples ne s'amusaient pas, qu'ils faisaient semblant ; ils se donnaient beaucoup de mal pour se tortiller et suivre le rythme endiablé ou très lent des danses afro-cubaines ou afro-américaines. Dans leurs muscles régnait encore la "lourdeur" du montagnard des Andes, au corps durci par la pratique des grandes montées, des grandes descentes, par l'air respiré sur les hauteurs. Enfin ! Pour mettre un terme à la fête on jouait un huayno ou une passacaille. Alors de nombreux couples s'élançaient pour danser, comme des prisonniers soudain élargis, et ils étaient heureux ; d'autres, surtout du côté des femmes, dansaient sans entrain, parce qu'ils voulaient montrer qu'ils étaient déjà totalement "dé provincialisés", qu'ils avaient oublié le huayno, et on ne manquait pas de voir des hommes et des femmes qui ne se levaient pas pour les danses de leurs pays et déclaraient hautement qu'ils les avaient oubliées ; la honte les en empêchait ; c'était les mêmes qui refusaient de parler quéchua et qui suaient sang et eau pour danser avec la plus grande habileté possible les danses étrangères. 

 pp. 351 et 352.

samedi 4 février 2017

Notre Village - Maria Arguedas - Yawar fiesta


     Voir notre village depuis un col, depuis un sommet où il y a des saywas (1) de pierre et jouer à la quena, au charango (2) où à l'harmonica le huayno (3) du retour ! Voir notre village d'en haut, contempler sa tour blanche solide et massive, contempler le toit rouge des maisons sur les versants, sur la colline ou dans le vallon, les toits où brillent de larges bandes de chaux ;  contempler dans le ciel au-dessus du village les buses et les éperviers noir en plein vol, parfois le condor qui déploie ses grandes ailes au vent ; entendre le chant des coqs et l'aboiement des chiens qui gardent les enclos. Et s'asseoir un moment là-haut pour chanter d'allégresse. Ça, les gens de la côte ne peuvent pas le faire.

Yawar fiesta (La fête du sang) par José Maria Arguedas; pp. 10.

(1) saywas : monticule magique de pierres.
(2) charango : petite guitare indienne au nombre de cordes variable.
(3) huayno: air quechua.

lundi 21 novembre 2016

Lezama Lima - Paradisio - La raison et le mystère ultime de la préférence maternelle...


     La mère d'Alberto voyait en son fils l'incarnation de tout un système de fortifications supposées, pour défendre la thèse de perfection de chaque membre déterminé de la famille, perfection dont toutes les familles croient relever; pour réduire à néant le petit ou le grand défaut de ces candides brebis égarées, elles leur attribuent tous les dons, toutes les essences qualitatives. Redoutant une réaction imprévisible, les mères vivent aux aguets pour éviter à ce type d'enfant les moindres ennuis, les plus minuscules obstacles ; elles veulent ainsi faire croire aux étrangers que tous ces soins viennent récompenser une conduite que ne permettent pas d'apprécier à sa juste valeur ses jours exceptionnels de dérèglement, mais un immense cercle propice où l'on tente de définir avec une notoire et pieuse injustice, en un mystérieux paradoxe, cette incomprehensible dérivation d'une chaîne événementielle qui rompt le style d'une famille, la qualification qu'un groupe a réussi à atteindre, en des siècles ou presque. Leur petit diabolisme procure à ce genre d'enfants qui constituent, on vient de le dire, l'exception à l'accord total obtenu par une famille, les preferences de la tendresse defensives des mères qui, de la sorte, rendent indéchiffrable non moins mystérieuse l'approche de leur bonté pour l'enfant préféré ; il semble en effet qu'à travers ces enfants ayant un penchant, même léger, au mal, il se livre un premier combat entre la mère et les démons qui montent à l'assaut de la forteresse familiale par une de ses tours les plus faibles. Tels sont les sacrifices des confins de la raison et le mystère ultime. Ainsi les mères aimeraient-elles, avec cette preference qu'elles ont en fin de compte, et précisément à cause de leur carapace d'incoercible bonté, qu'on les juge aussi démoniaques. De même que parfois dans le choeur grec, entre parents dont les liens spirituels semblent être plus forts que ceux du sang, ..., si l'un s'attribue un défaut majeur, l'antistrophe du choeur, le parent aimant ou l'ami passionne répondent en s'attribuant, en s'inventant des défauts qui tendent à atténuer l'effet produit par la confession du sujet soumis à des lois inconnues de la gravitation humaine...

Lezama Lima, Paradisio, pp. 243 et 244.

vendredi 14 octobre 2016

Lezama Lima - Paradisio - Une antique grandeur - Extrait

     En ce vendredi ivre, le jour où mes continents se rencontrent, dans ma vie de lecteur, non une page est tournée; mais deux !

     J'ai compris que le lecteur en moi est un homme archaïque ou, comme le dirait le plus archaïque des hommes modernes, Pier Paolo Pasolini, "hiérosémique". C'est-à-dire, lecture (même de la réalité) comme une suite de signes sacrés: un arbre n'est plus un arbre "moderne" (qui absorbe du Co2 le jour et le O2 la nuit) mais est un Aâessas, un "Saint-Protecteur".

     C'est donc ainsi que je l'ai compris : En ce vendredi, pas seulement ivre mais profondément archaïque, pendant lequel pas seulement des continents mais deux mondes se rencontrent, le lecteur archaïque en moi a manifesté son ivresse à la lecture de deux pages de José Lezama Lima.

     Les deux pages sont ci-dessous.



     Les soldats passaient à toute vitesse comme si un clairon les appelait de loin. Quelques-uns, en passant, dirent à Mamita que Vivo avait disparu, qu'il ne serait pas présent à l'appel et qu'en cas de guerre, on paye cette faute du prix de sa tête. Vivino, Vivo comme on l'appelait par élision créole, plutôt par simple jeu de syllabes que par allusion à sa perspicacité (car de tous les frères il était le plus mollasson et le plus somnolent, étant le plus jeune et le plus gâté par Mamita), se trouvait à ce moment de la vie où la peau et la bouche sont encore adolescentes, mais où le corps gravite déjà vers d'autres âges plus ternes. Avec sa nervosité raffinée et contenue de créole, Mamita, en ces moments de remous et de confusion, se mit à chercher une pièce de vingt centimes dans cette tour de tiroirs superposés qu'était son armoire, pour aller chez le Colonel, voir sa femme et lui offrir une boîte de gâteaux, car elle avait cette délicieuse habitude des créoles qui consiste à préparer le terrain par des attentions et des compliments naïfs et affectueux, marqués par une noble et ingénieuse disproportion entre le bien sollicité et l'insignifiance de l'offrande introductrice, coutume bien éloignée de l'épaisse flagornerie espagnole. Parmi le brouhaha des fifres et des soldats à moitié vêtus qui surgissaient en empoignant leur baïonnette, Mamita avançait, s'enquérant et de présentant comme l'ancienne des protégés du Colonel. Elle avait l'obsession qu'on allait fusiller Vivo et, pour l'empêcher, elle n'hésitait pas à se plonger dans le tumulte criard qui régnait à ce moment-là au camp. Le Colonel recevait et donnait des ordres, avec l'assurance de celui qui sait que les évènements sont bien au-dessous de ses possibilités ; au milieu de ce chaos régularisé, la femme du Colonel fit parvenir entre les mains de son mari la boîte de gâteaux que Mamita lui envoyait. Il partit d'un grand rire en voyant la petite vieille qui avait traversé tout le camp chamboulé avec sa boîte de gateaux, pour empêcher Vivo d'être fusillé. Malgré sa brièveté, la scène eut quelque chose d'une antique grandeur (1), conduite qu'elle était avec la grâce créole. Mamita s'arrêta devant celui qu'elle reconnaissait non seulement comme chef du camp, mais aussi comme chef hiératique, lointain mais efficace et sans appel de sa famille, et lui dit : " Mon Colonel, il y a trois jours que je ne sais pas où est passé Vivo et j'ai peur qu'on le fusille comme déserteur. " Cette phrase qu'elle articulait avait jailli de son tremblement, de la peur qui la pétrifiait, mais en même temps, elle était comme ces divinités homériques qui parcouraient les camps, déguisées en aurore ou en rosée, par-dessus la tête des guerriers tapis derrière la colline. Mamita retrouva son animation de vieille créole en voyant le Colonel ouvrir la boîte et brandir un gâteau aux pommes. "Marmita, dit-il, Vivo se sent mieux qu'une chèvre dans la brise. " Il avait plaisir à choisir une phrase gracieusement vulgaire, ou proverbiale, pour y insérer de légères modifications sémantiques ou phonétiques. Cette expression de " chèvre dans la brise ", on voyait bien qu'elle était d'avantage le fruit de sa vigueur que d'audaces de langage inaccoutumées. Il disait parfois, en accouplant le début d'un proverbe à quelque axiome mathématique : " L'oeil du maître grossit le cheval, dont on prend pour multiplicateur le nombre inférieur. " Trop créole pour s'en tenir à la vulgarité étrangère des proverbes, il les ornait de la frange de quelque chose d'imprévisiblement déplacé, jailli de ses souvenirs enfantins d'axiomes mathématiques les plus élémentaires. " J'ai envoyé Vivo, ajouta-t-il, en mission au Mexique ; il n'a rien dit, car mes ordres étaient de parler peu et de partir vite. Je sais qu'il va très bien et qu'il ne lui arrivera rien. Tu peux aller tranquille, avec ma pensée affectueuse, Mamita. " La petite vieille voulait lui baiser les mains, mais le Colonel lui imposa une accolade nerveuse et rapide. Depuis qu'elle était arrivée de Sancti Spiritus avec une recommandation de son parent le colonel Mendez Miranda et que José Eugenio Cemi avait commencé à protéger ses trois petits-enfants, jusqu'au jour où il l'avait envoyé chercher pour lui donner le poste de concierge de l'école du camp, il venait à Marmita, chaque fois qu'elle approchait son protecteur, une espèce de joie craintive, pleine d'appréhension, car elle savait d'intuition que ce soutien apporté à tant de personnes était toujours serré de près par la mort. Il lui semblait que l'impression de sécurité procurée par l Colonel était due à ce que la mort était toujours si proche de lui qu'il n'y avait aucune raison de le craindre, comme ces dogues qui nous entourent dans les parties de chasse et dont personne ne redoute les coups de crocs. La première fois que Mamita l'avait approché pour lui apporter la lettre de recommandation, il lui avait dit d'amener l'aîné de ses petits-enfants et de revenir deux mois plus tard pour qu'il fît entrer les deux autres frères dans l'armée et, en outre, d'amener Truni pour qu'elle jouât avec sa fille : Mamita le vit dès lors sous l'aspect du dieu des récoltes opimes qui, armé d'une corne d'abondance, inonde les brumes et les divinités hostiles. Son destin semblait être de féconder l'unité heureuse et de prolonger l'instant où il nous est donné de contempler les rouages de l'intégration et de l'harmonie.

(1): En français dans le texte.

Paradisio, pp. 44. à 46.

lundi 11 janvier 2016

Les fleuves profonds - José Maria Arguedas - Extrait: Antéro le collégien


Antéro resta muet.
Quand Salvinia ferma la grille et me dit au revoir d'un geste, Antéro recouvra l'usage de la parole, il dit très bas :
     - Adieu, ma reine, adieu !
     Peut-être l'entendit-elle, mais elle ne laissa rien paraître. Elle s'éloigna d'un pas gracieux.
     - Elle est jolie, très jolie, lui dis-je.
     - Tu sais pourquoi ? me dit-il. Quand ils sont immobiles ses yeux ont l'air de bouder un peu ; ils ne regardent pas de la même façon. Dans cette différence il y a une hésitation du cœur, sa beauté reste pensive. Autre chose ! Quand les yeux de ma reine s'immobilisent on voit mieux leur couleur. Quelle est-elle ? Tu pourrais le dire, toi ?
     - Non, Antéro, je sais qu'ils ont la couleur du zumbayllu (une toupie indienne), du chant du zumbayllu.
     - C'est vrai, c'est vrai ! Mais c'est à autre chose que je pense. C'est plus exact ! Un jour je t'emmènerai à l'hacienda de mon père. Elle est loin, sur le Pachachaca, là où commence la forêt. Personne n'est allé plus loin. Je te montrerai un bassin, là-bas, entre les falaises jaunes. Le ravin se reflète dans l'eau. C'est cette couleur-là, mon vieux ! Le jaune du précipice dans le vert de l'eau calme du Pachachaca. Si un jour j'amène Salvinia à l'hacienda, les Indiens diront que ses yeux sont faits de cette eau. C'est sûr, mon vieux. Ils croiront que je l'amène sur l'ordre de la rivière. Et c'est peut-être vrai !
     - Et le zumbayllu ?
     - Oui, elle est aussi comme le zumbaylu. Mais regarde ça, mon vieux !
     Il me montra un petit poignard qu'il avait tiré d'une gaine passé à sa ceinture. Le cuir était clouté d'argent et le manche du poignard était doré.
     - Je voudrais que quelqu'un veuille me la prendre ! Que quelqu'un se mette entre elle et moi ! J'ai envie de me battre ! s'écria Antéro. Je voudrais qu'elle me voie, du haut de son balcon, écraser un rival ou quelqu'un qui l'aurait offensée. A cheval, ce serait mieux. Je ferais caracoler ma monture et d'un coup de poitrail elle renverserait l'autre. J'ai galopé sur des chemins bordant des précipices. Ma mère en pleurait. Elle aussi en pleurera, et je serai heureux. Tu l'as entendu dire que j'étais courageux ? Pour une bêtise. Parce que j'ai fait peur à des métis qui regardaient sa maison en leur montrant mon poignard. Les Indiens et les métis sont tous soûls et ils parcourent les rues par bande, les gardes se cachent. Elle ne veut pas mais je reviendrai avec mon poignard monter la garde autour de sa maison. Si par curiosité elle regarde par la fenêtre elle me verra...
     Comme nous passions sous un lampadaire, je distinguai son visage. On voyait presque l'os de son nez et ses yeux brûlaient d'impatience.
     - Ce n'est rien. Ça ne prouve rien de montrer la garde contre des Indiens soûls. Je voudrais d'autres dangers! Je voudrais qu'elle soit allée se promener sur une île du fleuve, qu'une crue survienne et entoure l'île. Je nagerais dans les tourbillons, seul ou avec mon cheval. J'irai la sauver, mon vieux! Je la porterais, je la ramènerai chez elle. Je connais bien les fleuves en colère, ces traîtres! Je sais comment ils avancent et s'enflent, et qu'elle force ils ont! Quand il pleuvait, je me laissais emporter. Il ne faut pas essayer de couper le courant ; on lui échappe à la longue ; le courant tremble, tu laisses faire, et soudain tu lui échappe d'un léger mouvement du corps : c'est la force de l'eau qui te rejette. Ça c'est une preuve qu'on peut donner à sa bien-aimée! Et si tu la sauves? Si tu atteins l'île au milieu des orages, sur ton cheval, et que tu la sauves? Grand Pachachaca, rivière maudite, c'est ça que je voudrais! Mon cheval connaît encore mieux que moi les ruses de ses eaux. Parce qu'il est profond, il coule entre des parois abruptes où s'étirent comme des serpents les cactus épineux, tout laids et couverts de parasites, les Indiens le craignent. Mon cheval le nargue. Je l'ai dressé et il m'a dressé. Des fois nous traversons le fleuve près d'une falaise, pour le seul plaisir d'aller toucher le roc d'en face. Les Indiens disent que ma force est dans  mes taches, que je suis ensorcelé. C'est drôle, non? Je crois que même ma mère se demande si ce n'est pas vrai. Elle me regarde parfois, toute songeuse, et examine mes taches... Mon père, lui, il ne fait qu'en rire. Il est content et il me donne des chevaux...
     Antéro valait plus que moi puisqu'il avait exploré la rivière, une terrible rivière. Pachachaca! "Pont sur le monde." La voix d'Antéro était semblable à celle du Pachachaca en colère. Quand il aurait dépassé la timidité des premiers jours, il aurait le langage qu'il fallait pour parler à Salvinia. "Ou il l'effraiera, ou il la conquerra", pensai-je.

PP. 152 à 155.